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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 07:05

Nous possédons trois portraits de Florimond Bonsergent.

Le premier, peint par d'Orfeuille en 1851, est une huile sur toile qui faisait partie de sa collection. Elle fut acquise en 1877 par la Société des antiquaires de l'Ouest, et elle est désormais propriété des musées de Poitiers.

Le second est une photographie, datée du 15 avril 1864, due au pharmacien Alexandre Meillet. Elle suivit le même parcours, est toujours à Poitiers, mais à la médiathèque François-Mitterrand.

Le troisième est l'article de Jean Hiernard intitulé « FOUILLES », COLLECTES, COLLECTIONS, L'univers de deux amateurs poitevins du XIXe siècle. Que Jean-Luc Terradillos a retrouvé dans le numéro de la Revue historique du Centre-Ouest , et qu'il m'a scanné.

Dans le portrait peint par d'Orfeuille, je retrouve l'homme que j'ai connu, délicat et raffiné (je ne dis pas cela parce qu'il m'écoute!), courtois sans obséquiosité; je retrouve le collectionneur qui aimait l'Antiquité et les antiques, mais aussi la vie et ses contemporains, ses confrères, même ceux qui avaient du mal à cacher leur jalousie, à dissimuler leur rancoeur; je retrouve le citoyen, qui ne cachait pas ses opinions républicaines et qui ne les affichait pas non plus; je retrouve le bibliothécaire dont nous étions nombreux à apprécier la compétence et la disponibilité, le savant à l'érudition discrète et à la curiosité infatigable, avec qui j'avais plaisir à échanger, et pas seulement une inscription trouvée lors du percement d'une rue, l'ami enfin qui m'ouvrit si souvent et si gentiment son cabinet, son coeur, avec ce sourire qui n'a pas échappé à d'Orfeuille.

Sur la photo prise par Meillet, ce n'est plus le même homme. En tout cas je ne reconnais pas mon Florimond dans ce quinquagénaire barbu et décati, dans ce regard triste et déjà tellement absent.

Comment expliquer ce contraste? À quoi, à qui doit-on cette métamorphose? Lui-même pourrait nous le dire, mais il n'en aura pas envie. À quoi bon rappeler des moments douloureux? Les plaies de l'âme ne se referment pas, ne guérissent jamais.

Les fantômes sont parmi nous, ils ont nos traits, notre apparence, inutile d'évoquer les acteurs du drame. Ce maire qui avait nom Hastron, qui écoutait trop son Conseil. Qui lisait trop son courrier.

Comment expliquer la disgrâce d'un homme qui avait tant aimé la société, notre Société, qui avait si bien servi sa commune, qui avait porté si loin et si haut le nom de sa ville, comment expliquer qu'il soit tombé si bas? Qu'il ait fini comme le dernier des célibataires. Comme un vulgaire Bélisaire!

Que lui enviaient les jaloux? Que lui reprochaient ceux qui murmuraient à l'oreille du maire? Quels agissements dénonçaient les lettres qui s'accumulaient sur son bureau?

Les « fouilles » auxquelles il se livrait? Mais où était le crime? Venait-il acheter des ouvriers les objets que leur pelle ou leur pioche avait retirés du sol, ou les ouvriers eux-mêmes? Allait-il, comme l'écrivait à M. le maire de Poitiers le président de notre auguste Société (j'espère qu'il ne nous écoute pas!), « séduire les ouvriers pour en obtenir les médailles et autres objets antiques qu'ils peuvent découvrir, et qui devraient être déposés au musée de la ville »? Appelait-il Barcq, Brault, le père Chennebault, Lacour aîné ou Lacour fils, Marange ou Samson le bossu les maçons, terrassiers, jardiniers dont il rétribuait les services et achetait les trouvailles? Ces ouvriers que ses collègues regardaient, que nous regardions comme autant d'anonymes? Était-ce là son crime? De les sortir de l'anonymat? De leur offrir un quart d'heure de célébrité? Devait-il le payer de sa réputation? De sa vie?

Lui reprochait-on ses relations, qui allaient du notaire au fripier, en passant par un père Blanchard, un François Gay jardinier des Filles Notre-Dame? D'être le commensal, à l'hôtel de la Lamproie, d'Alfred Assolant?

« Nous ignorons si des mesures furent prises, écrit Jean Hiernard dans le portrait qu'il nous brosse du collectionneur, mais Bonsergent démissionna de la Société cette même année, ce qui ne saurait être fortuit. »

Nous savons en revanche que le Conseil ne cessait de critiquer son administration, que ces mauvais conseillers -ces losengiers dont le rôle, dans la vie comme dans le roman, consiste à colporter des mensonges, à jeter le doute-demandaient sa révocation. Tant et si bien que M. le Maire l'engagea à démissionner des fonctions qu'il occupait. Et que Louis-Florimond Bonsergent, dans une lettre au Maire datée du 30 Xbre 1861, démissionna de son poste de bibliothécaire de la Ville de Poitiers.

Nous comprenons mieux pourquoi il a ce visage sur la photographie de Meillet, cette allure. La vie ce jour-là s'est retirée de lui. Désormais il vivra comme une ombre. Une ombre des enfers.

Lui qui imitait, avec ce gentil sourire qu'on lui voit dans le portrait peint par d'Orfeuille, les grognements de porcs de ceux qui fréquentaient sa Bibliothèque, qui les abandonnait à leur morne rumination, à la contemplation de leur néant (c'étaient ses mots) pour aller saluer la vie, la célébrer en donnant des étrennes à Marie Lamoureux, la servante de la pension, en faisant l'aumône à de « pauvres femmes » ou à « un pauvre Polonais qui voyageait », en allant assister à un vaudeville intitulé Le marchand de jouets d'enfants, en achetant du tabac ou « des bougies du Cygne », ce jour-là, le 15 avril 1864, il a tout simplement oublié de se faire couper les cheveux et « rogner la barbe», ce qui était pourtant son habitude, un rituel.

Ce jour-là, le poète a oublié son carnet, ou de noter que son deuxième oiseau mâle est mort. Il a oublié que son deuxième oiseau mâle est mort, qu'il a acheté sur la place Notre-Dame à un enfant, 10 centimes, un jeune moineau mâle, déjà apprivoisé. Il a oublié que Louis-Florimond Bonsergent est en cage, dans une cage de grande dimension achetée chez Melle Lagarde.

Ce jour-là, le musicien n'entend pas le chant des oiseaux.

Jacques-Louis DAVID, Bélisaire demandant l’aumône, huile sur toile, Palais des Beaux Arts de Lille.

Jacques-Louis DAVID, Bélisaire demandant l’aumône, huile sur toile, Palais des Beaux Arts de Lille.

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Denis Montebello
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