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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 09:01

Barbe a un frère, Johannes Hugo dit Bralleville.

Arrêtons-nous à ce surnom, à ce village dont peut-être il venait, et où mes parents avaient eu la drôle d'idée d'acheter une maison. Ils l'avaient achetée à un Poirot, au Mémé Poirot comme ils l'appelaient, ou bien sur ses conseils, car il était du village. Même s'il travaillait à la ville et avec ma mère. Au Génie Rural ou occasionnellement (pour une adduction d'eau par exemple).

C'était selon lui une bonne affaire, un investissement. Certes, ils ne seraient pas les rois du pétrole, mais on parlait de gisements au pied de la colline de Sion. Du côté de Praye, de Forcelles-Saint-Gorgon. Ce serait, à ce prix, une plus-value garantie et, en attendant, une maison où il ferait bon se retrouver, l'été, pour un repas, où les enfants avec leurs enfants, quand ils en auraient, aimeraient passer les vacances. Mon père ne pêchait pas, mais nous lui avions acheté une canne à pêche, et il se voyait déjà installé au bord du Madon, sous le pont ou en face du Moulin, écoutant patiemment les vannes, surveillant sa ligne (ce qui pour un journaliste qui écrivait encore à la main et habitué au beau style serait chose facile), racontant, en savourant sa friture, sa pêche miraculeuse, décrivant l'ablette, le gardon, expliquant la différence entre la pêche au vif et celle au mort posé. Il y prendrait autant de plaisir qu'à suivre les courses cyclistes ou l'équipe fanion dans ses déplacements, et ça ne serait pas plus compliqué que des Boutons d'or retrouvant le chemin des filets.

La réalité fut tout autre. Le jardin ne lui laissait aucun répit, et il n'y alla jamais que pour tailler et tondre, et bêcher, et s'esquinter.

Mes parents l'ont donc revendue à d'autres Poirot qui l'ont quittée après en avoir fait un vrai palais, selon ma mère qui y fut reçue une ou deux fois, après la mort de mon père et avant que ces nouveaux Poirot ne la revendent pour s'en aller vivre ailleurs, dans un village voisin. Où il s'impliqua dans la politique locale, une façon comme une autre d'occuper sa retraite, et où il se cassa les dents. Et où elle continua de s'ennuyer. Car c'est difficile pour des citadins, dit ma mère, elle-même n'ayant jamais vraiment apprécié « la ferme », et rappelant volontiers, au cas où on l'aurait oublié, que mon père y allait en maugréant, vers la fin, et maudissant les orties, qu'il n'y avait rien fait d'autre que trimer. Le jardin, c'est joli, c'est gentil, mais ça ne se fait pas tout seul. On ne connaît pas en Lorraine l'expression « pousser de peur ». Ce qui pousse, qui veut bien pousser, est forcément le fruit d'un dur labeur. Synonyme de mal de dos, d'ampoules, et même d'une jambe cassée.

Arrêtons-nous quand même à Bralleville.

À-la-Bruxière. Autant dire à la brosse, la brousse, la broussaille. Ce qui reste sur la carte (IGN) comme sur le terrain de la buxaie de Bralleville. De la belle villa qu'il y avait là. Sur cet éperon si l'on cherche plus haut, dans le patois des Leuques, car vous êtes ici, malgré la mosaïque accueillante, les marbres rares, les buis bien taillés, dans la Gaule chevelue. Dans des arbustes épineux qui sont aubépines, églantines, prunelles attendant le gel et « ceux qui mesurent les champs», géomètres et arpenteurs mais arrivés trop tard pour la cadastration, pour centurier un territoire qui de toute façon n'était pas colonial, donc pas assujetti au tribut, ou trop tôt, le prochain remembrement n'aura lieu qu'en 1995.

L'image est anachronique. Comme toute image. Mais nous n'y sommes pas encore. Nous n'y sommes plus. Dans cette luxueuse villa surplombant le Madon. Adossée aujourd'hui à un bois hébergeant un peuplement de buis, au lieu-dit: À-la-Bruxière.

D’autres endroits supportant des stations de buis se nomment Palmbusch ou Palmberg, et c'est en Lorraine thioise, au Luxembourg ou en Allemagne. La preuve (par les pollens aussi) que le buis a été introduit à l'époque romaine en même temps que le noyer. Et la vigne. Ce que confirme le fragment de sigillée ramassé tout près, un amour vendangeur. Un chérubin ailé avant la lettre et remplissant sa hotte de raisin. Votre panier. Si vous allez glanant les fossiles. Et que les étoiles de Sion ne vous inspirent pas. L'horrible fanal sur sa colline (une lanterne des morts édifiée en 1928 sur le modèle de celle de Fenioux). Il y a de belles moissons à faire. De tessons, de la céramique, comme disent les spécialistes, sigillée, grise, gallo-belge, ou noire, de la fameuse terra nigra, des morceaux de tuiles (tegulae et imbrices), ou de marbres (blanc, de Carrare, ou rose de Bourgogne ou cipolin des Alpes), des tesselles. C'est cette profusion de fragments dans les champs qui attira l'oeil du curieux. Puis des archéologues. Il y avait là une superbe villa à reconstituer. Un roman à écrire. Les détectoristes qu'il vous arrive de croiser savent de quoi vous parlez. De quels potins au sanglier et à la tête d'indien. Et combien vous les détestez, eux et leur poêle à frire. Tous ces trolls qui traînent sur le Net. Qui rappliquent au moindre fait divers. Qui sont du côté des victimes. Surtout quand ce sont de « vrais Français ». Vous leur préférerez toujours ces couarails entre femmes, entre fusaïole et peson, et en latin vulgaire. La file qui est un fil, une enfilade, qu'importe qu'on soit deux ou trois, toujours les mêmes et cousinant avec des fantômes, et nous raccrochant aux branches de l'arbre des « cousins Hugo », un arbre qui est un poirier, un espalier de façade.

Il n'y a pas loin de la buxaie à-la-Bruxière, qu'une vingtaine de siècles que le poète franchit allègrement avec les pieds de ses vers, comme il franchit les rivières, le Madon par exemple, il coule en bas, pas pressé de rejoindre la Moselle, et l'on y voit passer, comme dans une idylle d'Ausone, le « troupeau qui porte écaille ». On chercherait en vain la bergère. La Naïade habitant ces bords. Mais il se trouvera bien sur la berge un pêcheur pour vous décrire les légions qui nagent dans le sein transparent de la petite rivière, un Mémé Poirot pour vous donner le nom de ce combattant méfiant, le chevesne. Pour vous montrer le sandre, un prédateur. Le brochet, un trophée de rêve. Le gardon, le plus répandu de nos poissons. Le goujon, témoin de la qualité de l'eau. La brème commune, l'ablette, un joli petit poisson, l'anguille, grande voyageuse. Et le dauphin secourable. Oui, vous avez bien entendu, il a dit dauphin, le Mémé, et il vous le répète si vous le lui demandez. Il ne saurait confondre. Avec le silure. Il pêche aux leurres depuis si longtemps et il n'est pas homme à se faire exploser par quelque chose d'énorme dans un trou de 5-6 m d'eau. À se demander si le silure est présent. Habitué des rivières de deuxième catégorie, il trouve celle-ci vraiment passionnante, les postes sont variés et les carnassiers y sont redoutables de méfiance et de combativité. Le Madon est une belle rivière. Pleine de surprise et qui se mérite. Il a entendu dire que les gens de la société de Mirecourt ont tenté d'en introduire plusieurs années de suite ainsi que du sandre, ça date d'au moins dix ans voire plus. Il y a des silures, ça c'est sûr, mais ils ont du mal à se faire remarquer sauf quand ils vous démontent votre ligne à brochet, vous déroulent tout le moulinet jusqu'à la casse du fil et finissent dans le journal.

Il y a un retraité à Xirocourt qui donne du pain à un silure derrière chez lui depuis plusieurs années et ça c'est certain, il mesure un peu plus d'un mètre, quand on lui balance du pain il vient le chercher, l'endroit où vit ce silure est en aval d'une sortie d'eaux usées. Il y a aussi une rumeur sur un silure d'1m40 qui aurait été pris à Mirecourt derrière la station d'épuration. Il faudrait peut-être essayer de mettre des lignes avec de gros vifs dans le Madon.

De mettre en vers, ça votre aède ne s'y risque pas Tout ce qu'il peut faire, c'est chanter le Madon, une belle rivière, c'est clair, mais depuis une quinzaine d'années ça a bien changé, les cormorans ont fait de gros dégâts, quasiment plus de nénuphars et les barrages laissés à l'abandon qui ont des brèches énormes, à Bralleville et Xirocourt avant on prenait plein de poissons dans les coulants en aval de ces barrages, aujourd'hui les coulants sont à sec ou presque du coup on prend moins.

Il vous dit.

On prend plus que des poètes. Il vous dit aussi. Des évaltonnés de votre espèce. On pêche au mort posé. Un dauphin de deux mètres. La Baleine du Madon. Et vous, vous gobez ça.

Johannes Hugo dit Bralleville

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Denis Montebello
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commentaires

gilda nataf 06/01/2014 20:24

La Baleine du Madon ... la baleine blanche ? Merci pour ce texte promenade, reviendrai

denis montebello 06/01/2014 20:44

Merci Gilda, et à Hlima pour ses commentaires. La baleine du Madon arrive. Dans le prochain texte. Toujours un grand plaisir de vous lire.