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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 07:01
Mosaïque au dauphin, calcaire taillé, époque gallo-romaine. Nancy, Palais des ducs de Lorraine -Musée lorrain.

Mosaïque au dauphin, calcaire taillé, époque gallo-romaine. Nancy, Palais des ducs de Lorraine -Musée lorrain.

Celui qui pêche au vif, qui le croit, ne se demande pas ce qu'il remonte, quel sandre et comment le cuisiner, si ce n'est pas, comme dirait Juliette, un de ces poissons morts que les Esprits de l'autre monde attachent à nos lignes, il lit.

Il cueille.

Ces vestiges antiques signalés par E. Olry sur la commune de Bralleville dès 1866.

Ces tesselles de mosaïque, ces fragments de décor en marbre au lieu-dit À-la-Bruxière.

Édouard Salin y effectue, en 1927, les premiers sondages de reconnaissance. Mais celui qui a la noble ambition d'être le « Déchelette des temps mérovingiens », s'intéresse davantage aux sépultures du haut moyen-âge, aux haches, scramasaxes, et à la fameuse épée longue dont il n'a de cesse de nous révéler les secrets de fabrication.

En 1995, de nouvelles recherches archéologiques sont menées par Nadine Béague-Tahon et Eric Morand, à l'occasion d'une opération de remembrement agricole.

C'est là que fut découverte la mosaïque au dauphin: elle est exposée au Musée lorrain à Nancy.

Il écrit. Dans un genre proche de la description de tableau, mais c'est une scène en mouvement. Une alliance du mouvement, avec ce dauphin bondissant, et de l'immobilité, avec cet assemblage de pierre. Du liquide et du solide. L'ivresse de la découverte et de la possession. Des idées de fraîcheur et de fertilité. Tout cela vous traverse quand vous allez vous étendre sur le lit de banquet, afin de jouir de tous les plaisirs qu'offre l'instant qui passe. Qui passe comme ce dauphin envolé de quel thiase marin, escortant quel triomphe de Vénus. Vous vous demandez, quand vous voyez cette cabriole qu'il est à lui seul, et pour le seul plaisir de l'hôte qu'il accueille. Dans ce qui fut une salle thermale. Dans cette image que les archéologues patiemment reconstituent, tesselle après tesselle. Dans quel mythe on est, vous vous demandez. Il y a peu de chance que l'ensemble soit porté à votre compréhension, qu'un Amour ailé arrive pour le monter, que Palémon, le petit aurige, consente à le conduire. À guider vos pas, vos regards. Vous vous demandez si c'est un mythe devenu décoration, et d'abord si c'est bien un dauphin. Ou ce silure qui est le dauphin des rivières, la Baleine du Madon. Le pied déchaussé hésite, comme hésite l'oeil: il cherche à prolonger la scène, à comprendre dans quel tapis elle s'insère.

Vous vous demandez si ce dauphin n'est là que pour vous enchanter. Pour vous accueillir comme il accueille Dionysos dans la légende. Dionysos et les pirates, voici comment on la raconte. Apollodore. « Pour se rendre par mer d'Icaria à Naxos, Dionysos paya sa place sur un navire de pirates tyrrhéniens. Ils le firent monter à bord, mais, après avoir dépassé Naxos sans y mouiller, ils firent voile vers l'Asie dans l'intention de le vendre comme esclave. Dionysos, alors, transforma en serpents les mâts et les rames, remplit la coque de branches de lierre et fit résonner les flûtes. Les pirates perdirent la raison, se précipitèrent dans les flots, et devinrent des dauphins. »

La légende a tissé des liens entre les enfances de Dionysos, les nymphes ses nourrices et les Néréides qui accueillent l'enfant fugitif, entre sa première traversée et les dauphins secourables aux hommes.

On voit, sur d'autres mosaïques, les Néréides environnées de multiples Amours qui leur apportent des roses, qui montent des dauphins ou voguant sur des esquifs, pêchant.

On voit aussi Arion. Le poète lyrique de Méthymne. Si Orphée est dans les forêts, on représente Arion au milieu des dauphins. Revenant de Tarente, il faillit être assassiné par les matelots, que tentaient ses richesses. Ayant obtenu la permission de toucher encore une fois de la lyre, il attira par ses accords un dauphin, qui le reçut lorsqu'il se fut précipité à la mer, et le reconduisit dans sa patrie.

Un autre Arion (ou le même) est un cheval que Neptune fit sortir de terre d'un coup de son trident: il fut nourri par les Néréides (comme Dionysos enfant) et donné à Adraste.

Il avait le don de la parole.

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Denis Montebello
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