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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 08:01

L'image me poursuit, de cet Apollon en bronze sur son matelas de fortune. Du carrelage d'hôpital, et pour quelle opération? Chirurgicale ou de propagande? De haute chirurgie, avec la précision que requiert une telle intervention à distance, où un chirurgien, via une liaison appropriée, dirige depuis Paris un robot effectuant une greffe de doigts? Ou de basse propagande s'il s'agit bien, comme cela se murmure, et pas seulement en Israël, de briser le blocus, pour une organisation déclarée terroriste, de rompre l'isolement en appâtant nos musées et en nous obligeant à traiter avec elle? On est alors, avec ce drôle de poisson qu'un pêcheur a pris dans ses filets et avec ce carrelage, dans la cuisine. Et on ne se demande pas comment le préparer, le servir, ce gros poisson de presque 500 kg, mais, pour commencer par la fin, comment le présenter. Pour éveiller la curiosité, donner envie sans choquer les sensibilités locales et d'abord la mère de ce pauvre pêcheur, forcément très religieuse et voyant d'un mauvais oeil son fils et son égarement, à qui il fait les honneurs de sa charrette, de la charrette familiale et de son âne qui les éloigneraient, lui si influençable et ceux qui ne l'ont pas aidé, de Dieu si elle n'était pas vigilante. Si le Hamas ne veillait pas. Sur son fils possédé par les djinns. En chassant Satan de sa maison. En éloignant ce cochon. Car c'est un film cochon que cette vidéo. Visiblement inspirée du film de Sylvain Estibal, Le Cochon de Gaza, si elle n'en est pas carrément le remake. Avec cet Apollon dans le rôle du cochon. Qu'un pauvre pêcheur remonte par hasard dans ses filets. Idole païenne ou animal impur, il faut au plus vite s'en débarrasser. Mais c'est aussi, pour le pêcheur qui a eu tant de mal à le sortir du sable, un moyen d'améliorer son existence misérable. Ce qui explique qu'on ait retrouvé ça sur eBay. Le Hamas. Il garde ce trésor. Après l'avoir arraché in extremis aux vandales, il l'a mis à l'abri des convoitises. Soustrait aux regards concupiscents. Il le cache tout en le montrant. Dans un dévoilement progressif qui n'a rien à voir avec le strip-tease, toutefois il faut attirer le client. Si vous voyez ce qu'on veut dire. Attiser son désir. C'est tout un art. Qu'on maîtrise plus ou moins. C'est évident. Quand il raconte. Que c'est le Hamas qui parle. Qui parle par sa bouche. Il contrôle tout ça. Il dirige l'opération. Non comme un chirurgien la suivant sur écran, la guidant, mais en vrai chef. Il est aux fourneaux. Manifestement. Même si on ne le voit pas opérer dans sa cuisine. On n'a d'yeux que pour ce bel éphèbe qui en a perdu un. Mais il a gardé tout son charme, son élégance. Et ses parties génitales. Qu'on pourra exposer dans un musée de Gaza, une fois restaurées par le musée qui aura mordu à l'hameçon. En les couvrant avec une sculpture antique de feuille de mûrier, par égard pour les valeurs du pays. En attendant, on les montrera mais de loin. Ou, si la caméra s'approchait, s'il lui en venait l'idée, on s'arrangerait pour retourner la statue, pour la coucher sur le ventre, afin de ne pas tenter les regards innocents, ou de les dissuader de s'attarder. De couper court aux dissections et démonstrations inutiles. Qui transformeraient, si on ne les arrêtait pas tout de suite, la scène en théâtre anatomique.

Ce n'est donc pas du phishing. Si pêche il y a, ce n'est pas aux mots de passe. Si on nous hameçonne avec ce drôle de poisson, ce n'est pas pour pirater nos données. Nous n'avons pas affaire à des hackers. Il s'agit plutôt, en dépit des apparences (du décor soigneusement improvisé, discrètement misérabiliste), d'un pur et simple teasing. Ce qui est en jeu, et que cette vidéo titille, malgré le secret qui entoure tout ça, ou grâce au mystère ainsi créé, c'est notre libido sciendi. Notre désir de savoir. D'où vient ce bel Apollon s'il ne bronzait pas comme on le prétend sur la plage? Sur une plage de la bande de Gaza. Et qu'est-ce qu'il fait là? Si propre. Ce cochon est trop propre pour avoir séjourné longtemps dans l'eau. On le dit sorti de la mer, mais où sont les coquilles?

    Celui qui était venu là avec son couteau suisse repartira-t-il bredouille? Devra-t-il garnir de fougères son panier en osier pour cacher sa honte? Ou garde-t-il l'espoir de le remplir? De ces fossiles qui s'incrustent dans notre présent. Dans ce présent réminiscent qu'il explore infatigablement. Il semble que non. Que cette vidéo lui offre quelques traces à cueillir. S'il insiste. S'il ne s'arrête pas au carrelage qui n'est d'ailleurs pas du carrelage mais du fer à béton. Des panneaux de treillis soudé. Treillis soudé petit dallage. On trouve le même chez Leroy Merlin. Si l'on veut réaliser une dalle en béton, la couler un week-end, avec des potes. Voilà le sol, comme disent les archéologues. Le chantier où l'on a posé le matelas. Où l'on a installé la bête. La nappe sur quoi on la sert, qui est un drap. Un drap trop court, le bébé mesurant quand même un mètre soixante-dix. Les couleurs sont celles d'une chambre d'enfant, et les schtroumpfs. Ils boudent le spectacle. Ils font la gueule. Ils ne s'en remettent pas. Qu'un banal géant puisse leur voler la vedette, ils ne supportent pas. Ils sont là, les schroumpfs et l'Apollon, tête-bêche. Ils s'ignorent parfaitement. Ne se regardent pas. Si les lutins se rappellent, au contact de ce monstre soi-disant marin, qu'il était un temps où on les regardait eux aussi comme des dieux, et même comme l'ébranleur du sol, le maître des eaux, de toutes les eaux terrestres et de la mer, ils n'en montrent rien. L'autre serait trop content, ce jeune éphèbe qu'une vieille bigote traite de «vieillerie». Autrefois, il y a deux mille cinq cents ans, il était beau comme un dieu. Aujourd'hui, il ressemble, et de plus en plus, à un sdf. Dans un asile de nuit. Voilà ce que diraient ces lutins. S'ils n'étaient pas obligés de se taire. D'écouter la version officielle. Certes, l'Autorité palestinienne n'a pas dit son dernier mot. Mais pour le moment, l'Apollon est entre les mains du Hamas. Qui l'a sauvé et qui saura le protéger. N'est-ce pas le Hamas qui l'a trouvé sur eBay? Au moment où son inventeur cherchait à le vendre. Il était temps. Déjà le pêcheur remerciait Dieu pour ce trésor qu'il avait remonté dans ses filets, ou tiré du sable, en tout cas c'était de l'or. Il l'amputa de quelques doigts, histoire de vérifier. L'or étant du bronze, la statue devint vite encombrante. Il ne songeait qu'à s'en débarrasser. Heureusement, le Hamas était là. Il en assure désormais la conservation. Et il prêtera la statue au musée de son choix. Si celui-ci consent à l'accueillir. À l'héberger. Le temps qu'il faudra. Le temps pour cet Apollon de se refaire une beauté. Et, pour le Hamas, une virginité.

    On voit que les schtroumpfs écoutent. En regardant ailleurs. Sous leurs pieds. Dans le sable. Qu'on a effectivement fouillé, celui qui raconte à la caméra comment ils ont dû se mettre à cinq pour sortir le trésor. Pour le trimballer dans une charrette tirée par un âne. Tout ça pour s'entendre dire veux-tu me rapporter cette « vieillerie »! Me cacher ça! Franchement, tu le crois pas. Le pêcheur quand il te raconte sa pêche miraculeuse. En revanche, tu le vois très bien grattant le sable. Creusant et creusant là où ça sonnait. Sa poêle à frire: il l'emportait toujours sur la plage. Il la promenait partout. Elle lui indiquait le chemin. Le temple à piller. Tu n'étais pas là, mais tu imagines la scène. Et tu entends la mère quand elle voit arriver son fils avec sa famille. Avec ce bronze impudique.

    Ses propos sont à peu près ceux que tenait, vers 425, Claudius Marius Victor (ou Victorius ou Victorinus), rhéteur et poète de Marseille. Un « maître », selon Rémy de Gourmont. Des Esseintes, dans À rebours, le roman de Huysmans, aimait ce « Marius Victor, dont le ténébreux traité sur la Perversité des moeurs s'éclaire, çà et là, de vers luisants comme du phosphore. » Pour ce chrétien de Massalia, ville longtemps réputée austère, le changement des moeurs est la cause des désastres qui marquent cette époque. Si les Sarmates, venus d'Asie centrale, ont dévasté le pays, si les Vandales, peuple germanique, l'ont incendié, si les Alains, qui étaient des Sarmates, ont suivi, c'est que les hommes ont commis des fautes, et c'est la sexualité qu'il incrimine. Il raconte aussi, dans La Vérité (Aletheia, III, 204 et suiv.), les tribulations de l'Apollon de Delphes qui, « contraint de changer de résidence, se fit médecin des Leuques ». Sans doute fait-il allusion au célèbre Apollon Grannus que l'on venait consulter dans son sanctuaire, « le plus beau du monde », dans ce petit village vosgien qui porte aujourd'hui ce nom trop grand pour lui de Grand. Dont le succès s'explique par l'introduction des rituels d'incubation et de mantique médicale. Témoins ces quatre tablettes en ivoire composant deux diptyques dont chacun représente un zodiaque, d'origine égyptienne, retrouvées en plus de deux cents fragments dans un puits, et cet ex-voto inachevé provenant d'un atelier de marbrier et considéré comme un rebut du graveur. L'indication somno jussus, « ayant reçu l'ordre en songe », atteste que le dédicant, le tribun Consinius, a eu une réponse au songe qu'il a sollicité en pratiquant l'incubation. En faisant comme tous les pèlerins qui viennent, parfois de très loin, dormir sur le sol. Où ils sont visités par des rêves qui les éclairent sur la route à suivre, la décision à prendre, et leur apporter (ou pas) la réponse aux questions qu'il se posent. Sur l'issue de leur maladie, le temps qui leur reste à vivre. Sur leur avenir, s'ils en ont un. C'est la raison du voyage que fit à Grand un notable d'Ephèse en 213. Du pèlerinage de l'empereur Caracalla qui recherchait la « guérison de son corps ou de son âme » en allant partout où se rencontraient des divinités guérisseuses, « mais ni Apollon Grannos, ni Asklépios (de Pergame), ni Sérapis (d'Alexandrie) ne lui vinrent en aide, malgré ses nombreuses supplications et sa grande persévérance » (Dion Cassius, Histoire romaine, LXXVIII, 15, 5-6). Sans oublier la vision de Constantin qui, lors d'un voyage à Trèves, se serait détourné de sa route (la grande voie qui venait de Langres), aurait pris le diverticule pour Grand, « pour (se) rendre au plus beau temple du monde », étape oraculaire que rapporte le panégyrique de 310.

    Que voulait dire Claudius Marius Victor (ou Victorius ou Victorinus)? Qu'Apollon avait été chassé d'Orient par le christianisme triomphant? Qu'il avait été contraint de s'exiler, d'abord chez les Leuques puis en Germanie? Qu'il avait dû se faire guérisseur pour survivre? Que ce charlatan ne pouvait plus guère tromper que des barbares incultes, avec sa médecine?

    Cette vieille femme de Gaza dit-elle autre chose, selon son fils? L'inventeur de cette statue. Sinon de cette fable écrite par d'autres, pour des raisons que nous devinons aisément. Une fable intitulée L'Apollon de Gaza, et où Apollon apparaît. Où il apparaît comme un dieu déchu, une idole dérisoire. Un ultime avatar dont certains prétendent (ils ne sont pas tous Israéliens) que c'est un fake. Qui ne retiennent que les bouclettes: les soudures récentes. Que cette antiquité soit vraie ou fausse, peu importe. Du moment qu'on l'exhibe. Comme une prise de guerre, un otage dont on entend monnayer la libération. Auquel on pourrait réserver le sort des bouddhas de Bâmiyân, si on voulait. Si en face on refusait de payer. Ou simplement de traiter avec le Gouvernement de Gaza. Son Ministre du Tourisme et des Antiquités. Apollon ne fait-il pas sdf sur ce matelas de fortune, dans cet asile de nuit? N'inspire-t-il pas la pitié? Dans ce montage dont le Hamas prodigue chichement les images. Entretenant le mystère. Créant le désir mais pas trop. Annonçant la couleur, et aussi bien ce qu'elle cache. Montrant le monstre, pour mieux le dissimuler.

    N'est-ce pas le statut des dieux? Leur vocation? D'apparaître. Non plus au détour d'un vers, dans la poésie classique ou romantique, mais en pleine lumière, cette lumière crue à quoi ils sont, depuis qu'on les a arrachés à leur sol, exposés.

    « Les dieux sont des hôtes fugitifs de la littérature. Ils la traversent, laissant leurs noms dans leur sillage. Mais ils la désertent très vite. »

    Ce qu'écrit Roberto Calasso (La littérature et les dieux, Gallimard, 2002, p. 13), c'est ce que vit cet Apollon de Gaza. Ce qu'il nous dit dans la vidéo, dans les rares images que laisse passer le Hamas. Pour notre bien. Pour nous éviter ce poison. On sait où cela conduit, à quelles extrémités. Vous parlez d'Apollon, vous rédigez tranquillement votre texte, et voici qu'emporté par votre inspiration, en proie à l'enthousiasme, vous le signez alors qu'il n'est pas fini, vous signez Dionysos. Comme Nietzsche dans sa folie.

    Celui qui regarde passer ces images ne risque pas la fascination. Et encore moins de subir ce qui est arrivé à Hölderlin, foudroyé par Apollon sur le chemin du retour de Bordeaux: « Comme on le raconte des héros, je peux dire qu'Apollon m'a frappé », écrit-il à Böhlendorff. Mais pour qu'Apollon, « celui qui frappe de loin », s'impose avec une telle violence, il faut être un poète allemand errant à travers la France de l'Ouest, n'avoir pas connu Voltaire ou avoir oublié son ironie.

    L'Apollon de Gaza

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    Denis Montebello
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