Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 05:30

Mes amis de Saint-Romans, de Saint-Romans-lès-Melle m'ont envoyé, en réponse à mes châtaignes, la recette du gâteau aux marrons. La voici.

1kg de marrons. 100g de beurre. 150g de sucre. 150g de chocolat.

Épluchez les marrons. Faites-les cuire jusqu'à ce qu'ils s'écrasent. Égouttez-les. Passez-les au moulin. Mélangez-les dans une terrine au beurre, au sucre, au chocolat râpé. Versez dans un moule à cake bien beurré. Mettez au frais. Démoulez le lendemain.

Chez nous, m'écrit Elena dans son commentaire (sur Facebook), le gâteau aux châtaignes morbido est cuit, c'est le castagnaccio. C'est un plat riche, mais un plat de pauvres. Dans la région de Piacenza (« un peu plus à l'est ») son nom est patona. Elena préfère la « version haute » avec de petits morceaux d'orange et des raisins de Corinthe. Elle ajoute que ce n'est pas encore l'époque. Il faut attendre la farine de châtaignes. Et dejà en avril, on ne peut plus faire le castagnaccio, parce que la farine n'est plus bonne.

Pour lui, s'il l'a goûté, ce castagnaccio n'est plus qu'un souvenir, et en voie d'effacement. Et ce n'est pas la faute du parasite venu de Chine, il est bien loin d'arriver, contrairement aux Barbares qui sont à nos portes, qui déjà sont chez nous, y sont comme chez eux et regardent l'Italien comme un étranger, un poète quand ce n'est pas un bouffon.

Mais quel est cet exilé qui parle? Qui parle comme Pétrarque. Qui pourrait dire comme lui que loin de l'Italie il est peregrinus ubique, « étranger partout»?

Il l'est peu après Ravenne. Un petit crochet par Duplavilis, pour saluer une dernière fois les siens, et l'aventure commence, l'errance pour celui qui se sent exilé de son pays. Même à Metz où il vient pour d'obscures raisons. De bonnes raisons, sans doute, mais que l'on a un peu de mal à élucider. Lui-même ne faisant pas pas beaucoup d'efforts pour éclairer notre lanterne. Travaillant plutôt à brouiller les pistes. Si l'on sait, parce qu'il nous raconte son voyage, quelle route il a prise, si l'on peut assez facilement la suivre sur une carte, si l'on en connaît bien les étapes, les faits marquants, on ne sait toujours pas ce qui l'a poussé à partir. Ni pourquoi il se sent, pendant près de dix ans, arraché à ses heureux rivages. Auteur de poèmes, certes, mais quand il les réunit sous ce titre, OPERA POETICA Miscellanea (« Poésies mêlées »), il se présente comme Presbyter Italicus: « Prêtre Italien ».

Pourtant il a lu Sidoine. Sidoine Apollinaire. Il sait qu'on peut être buveur (riverain) de la Moselle, et roter le Tibre! C'est toujours vrai. Même ceux qu'on regardait comme des Sicambres, les Francs, parlent latin à la perfection: « La langue latine brille dans votre bouche. » C'est ce qu'il écrit à Caribert; ce qu'il dit de lui. Qu'il l'emporte « sur nous les Romains par le langage », qu'il nous surpasse en éloquence. Que tout le monde à Paris l'applaudit, le Barbare comme le Romain, et qu'on chante ses louanges dans toutes sortes de langues.

Certes, depuis que les Barbares ont démembré l'empire romain, ce n'est plus la patrie commune, où l'on retrouvait partout la même langue, la même législation. Où la question de l'identité ne se posait pas, ou pas comme ça. Où l'on pouvait se sentir Romain, qu'on habite l'Émilie, comme Elena, ou l'Austrasie où l'on est en 565, au printemps et à la cour de Sigebert, accueilli comme un poète, un poète cultivé et gentiment ostracisé. Car il est passé le temps où l'on pouvait être comme Romulus un trovatello: un enfant sans origine et sans pénates. Participer du même récit. D'une Rome ouverte à tous les étrangers, car c'est un étranger qui l'a fondée. Un étranger tellement étranger qu'il a laissé à d'autres le soin de la fonder.

Maintenant, quand on franchit les Alpes (venant de Ravenne, d'Aquilée), on se retrouve dans un autre pays, chez les Bavarois et les Alamans. En Germanie. Même à Metz où l'on pourrait à la rigueur se sentir encore un peu chez soi, pas complètement dépaysé, on réalise très vite que la petite capitale ressemble assez peu à l'Italie byzantine qu'on a quittée. Et, bien qu'on s'y fasse des amis, Marseillais ou ayant des liens avec la Provence, amateurs de belles lettres et écrivains eux-mêmes, gens qui vous correspondent et avec qui correspondre, échanger lettres et présents, on connaît l'humiliation, on subit des moqueries, des vexations, et on se voit condamné aux oeuvres de circonstance. Contraint d'emprunter sa lyre à Orphée pour tenter de charmer des hôtes qui ne font pas la différence « entre le cri de l’oie et la mélodie du cygne ». De donner un peu de prestige à la cour franque, un lustre romain aux noces du roi Sigebert et de la princesse Brunehaut. De composer un épithalame surchargé de réminiscences mythologiques et une élégie aux allures de panégyrique, célébrant les victoires du souverain et la conversion de la reine à la foi catholique.

En remerciement, Fortunat (c'est notre exilé) est invité à suivre la croisière royale qui descend la Moselle et le Rhin. Mais un incident vient lui rappeler son statut pour le moins précaire, et que loin de l'Italie, on n'est pas grand chose. Et que s'appeler Fortunatus ne préserve pas de la malchance. C'est même le contraire. Cela semble attirer la poisse. Non pas, comme on le croyait au départ, éloigner le danger, mais provoquer les catastrophes. Comme si l'époque hésitait encore entre la main du Destin et celle de la Providence. Comme si lui-même, Fortunat, ne savait laquelle prendre. Ou, pour être exact, celle qu'il saisissait. Par exemple, le cuisinier royal qui lui vole sa barque et ses matelots, cela c'est sans conteste un coup du sort. Mais l'évêque de Metz Vilicus qui lui trouve un autre esquif, qu'est-ce que c'est? Charitable obligeance ou acharnement? On a beau écrire qu'il «fait paître et accroît le troupeau du Seigneur » (parce qu'il s'appelle Vilicus, et que le villicus est l'intendant de propriétés rurales), autrement dit qu'il travaille à ressembler à son nom, qu'il gère en bon fermier ses terres, ses gens, qu'il veille sur ses ouailles, le rafiot qu'il procure au pauvre Fortunat prend l'eau jusqu'à l'escale de Nauriacum. Aujourd'hui Norroy-le-Veneur. Où viennent nos rois chasser quoi? Quel spleen? En écoutant le poète raconter sa croisière. Ses péripéties multiples, dignes de l'Histoire du roi Apollonius de Tyr, un roman alexandrin dont la traduction latine arrivait elle aussi en Gaule. Il n'y a pas de roi sans divertissement. Celui-là (Sigebert) aime sa bonne humeur si typique, si contagieuse, sa faconde légendaire. Ce Fortunat parle comme il écrit, comme un livre et avec les mains.

L'Italien fera donc le récit comique de ses mésaventures. Qui ne s'arrêtent pas là, à Nauriacum, car après l'avoir enchanté comme il l'exigeait, ou comme il s'y sentait tenu, comme ces parasites qui vous remercient de les avoir invités à votre table en vous régalant de leurs bons mots, il est abandonné en ce lieu, faute d’embarcation, par la suite royale qui lève à nouveau l’ancre, les ingrats, les mal élevés, ils le plantent là dans ce bled paumé qui a nom Norroy. Norroy-le-Veneur. Où Fortunat est venu pour son plus grand malheur. Et où il lui faut compter sur l'aide de ses amis, le comte Gogo qui n'a pas grand chose d'autre à lui offrir que sa consolation, et Pappulus. Ce dernier cherche en vain un bateau amarré au rivage et, n'en voyant pas, il demande au lieu ce qu'il a de bon à proposer. Pas grand chose, apparemment. Mais il y aura quand même à manger et à boire. De quoi remettre (symboliquement) sa barque à flot.

Par la suite, nul ne le retenant à Metz où on lui avait peut-être fait miroiter une position de chantre officiel du roi, il reprend la route en direction de Paris, la capitale de Caribert.

Tout cela est bien de son époque. De la bascule, mais on ne le sait qu'après. Ceux qui sont dedans n'en ont pas conscience. Même quand ils racontent leur voyage mouvementé. L'idée ne leur vient pas. Qu'on ne passe pas sans dommages de l'antiquité tardive au haut moyen-âge. Que le poète ne devient pas évêque sans y laisser quelques plumes.

Quoi faire de ce genre d'accidents? C'est la seule question qu'on se pose quand on entreprend de raconter tout ça. Quel sens leur donner? Dans quel récit les installer?

Si c'est dans une Vie, comme celle qu'on écrira de sainte Radegonde, l'épisode aurait valeur d'exemple, ce serait, avant la conversion, la misère de l'homme sans Dieu. Un Amour cherchant désespérément son objet, un objet qui s'éloigne d'autant plus qu'il n'a pas de nom. Pas de visage. Après, on y verrait les assauts du Malin, comment le héros fait face à l'Adversaire, répond à ses attaques. Ou bien ce serait l'exemplum, la preuve de notre contingence. Comme pour Pétrarque quelques siècles plus tard. Le naufrage au large de Marseille (il en réchappera par miracle), vient opportunément rappeler que la vie est navigation, une suite d'accidents, des chutes répétant la Chute. Un long exil. C'est pourquoi il cherche un port. Peut-être aussi parce qu'il a le mal de mer, mais c'est anecdotique. Et cela n'ajoute rien à ses confessions.

Exul ab Italia

Partager cet article

Repost 0
Denis Montebello
commenter cet article

commentaires