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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 09:03

Vous voulez l'acheter? Elle est à vendre. - Combien vous la vendez? Vous demandez par politesse, et pour montrer que vous n'avez rien à vous reprocher, qu'on peut en rester là. Vous ne venez pas pour ça, pour acheter, mais pour voir avant qu'elle ne disparaisse la Maison, pour faire quelques photos, garder une trace de ce qui bientôt ne sera plus. Qu'un souvenir. Le souvenir de ce qui n'a pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. - Cher, il vous répond. Comme si votre question appelait une réponse. Le plus cher possible. Avec un sourire crispé juste ce qu'il faut pour ne point paraître déstabilisé, narquois, agressif, sa nouvelle fonction le lui interdit, elle lui commande plutôt de faire bon accueil au touriste, à ses demandes, fussent-elles intempestives, on est là pour ça, pour satisfaire le client, ou pour l'effrayer définitivement s'il insiste. - Et vous, vous êtes qui? Et lui, comme si ça pouvait être quelqu'un d'autre, comme si ce n'était pas son job de chasser l'intrus, d'éloigner le danger: le Maire! Vous feignez la surprise, vous inclinez devant son béret. Vous l'aviez reconnu sans le connaître. Vous savez son nom, vous avez lu le journal, suivi l'affaire. Sans doute vous prend-il d'abord pour des journalistes. Venus remuer tout ça, foutre le bordel dans sa commune. Il se méfie de ce que vous allez écrire. Il évitera d'en dire trop. Les propos ambigus. La méthode inquisitoriale. Tout ce qui pourrait lui être reproché. Mais il ne se laissera quand même pas emmerder par ces deux cons. Vous avez signé la pétition? - Oui. Détruire cette maison, ce serait un crime. -Un crime, comme vous y allez! Il n'y a pas de sang. Mais il y a des zadistes, des djihadistes verts, des profs: ces gens-là, si on les suit, la France deviendra un musée. -C'est votre patrimoine, quand même, et votre responsabilité de le sauver. Quand on voit cette grosse merde (elle parle du rond-point qui vous accueille à Chérac, un pressoir pour vous faire comprendre que vous êtes ici en Borderies, dans le pays du Cognac et du Pineau)...

- C'est l'oeuvre de mon prédécesseur, il l'interrompt (on entend bien qu'il n'approuve pas ses choix, que le nouveau Maire veut imprimer sa marque, montrer sa différence, tenir ses promesses en mettant fin à la gabegie, en remettant de l'ordre dans les finances, dans sa commune, les gens veulent de la sécurité, ils ont voté pour ça), il y a eu des vols, des vendangeurs portugais, repartis chez eux, on n'a pas les moyens. Ni d'entretenir cette maison. Il s'approche du mur, du détail que vous êtes en train de photographier, il jubile, vous lui servez sa réplique sur un plateau, le Docteur Knock, successeur du docteur Parpalaid, vous présente ses compliments, la mosaïque est tombée par endroits et l'on voit l'envers du décor, l'armature rouillée, le ciment qui s'effrite. Toc toc. Knock frappe à la porte. Au mur. Il attend la réponse. Écoutez. Appelez-moi docteur. Aujourd'hui, exceptionnellement, il consulte. Ausculte. Vous lui prêtez une oreille distraite. La réponse ne tarde pas: «Cabourne! », avis d'expert, conseil de consultant, maintenant si vous avez un projet, allez-y. Moi je vous livre un diagnostic. Et dans la langue du pays. Vous savez ou vous ne savez pas qu'un chêne cabourne est un chêne creux. Qu'il est grand temps de l'abattre. C'est le boulot du Maire. Sa responsabilité. De faire qu'il ne tombe pas sur la tête d'un touriste innocent, qu'il n'écrase pas l'Anglais venu chercher un peu d'ombre. Vous comprenez? Mon travail consiste à prévenir, pas à guérir. C'est pour ça qu'il a fait couper les trois palmiers, parce qu'ils brûlaient en plein jour, quelqu'un y avait mis le feu. L'Alliance dynamique c'est ça, la sécurité, une bonne gestion, et pas cette foutue maison dont tout le monde se fout à Chérac. Le département, la région, la Drac, c'est bien joli, mais il faut un projet. Vous en avez un? Non? Alors laissez tomber. Laissez-nous gérer la commune au mieux de nos intérêts. Nos chemins vicinaux. On va abattre tout ce qu'il y a derrière (il parle de la maison, du jardin avec son balet: son hangar). Les enfants des écoles en avaient fait un lieu enchanté. Avec leurs maîtresses et sous l'ancien Maire. On gardera peut-être la façade...

Il y a du soleil, vous abrégez la conversation. Elle s'éternise et la nuit arrive vite. On ne dirait pas, mais on est le 12 novembre.

C'est le matin, vous dit-il, sans doute pour vous retenir, et vous apporter la preuve qu'il n'est pas le vandale que vous croyez, insensible à la beauté, c'est là qu'il faut venir. Si vous voulez faire des photos. Vous pourriez dormir ici, il y a des chambres d'hôtes.

Vous songez au cabaret que c'était, installé au bord de la route. La gaieté, voilà bien un terme qu'on ne rencontre plus guère. Il a déjà sa place dans le dictionnaire. Sa concession. Un mot passé de mode, ce ne serait pas le premier, ni le dernier. Trop tiède pour notre époque, elle a le désir plus violent. Plus impérieux. Elle ne se contenterait pas d'inviter. Comme la mosaïque avec ses grappes qui composent une treille à l'entrée; avec ces piques, ces trèfles, ces carreaux et ces coeurs qui rappellent qu'on ne faisait pas que trinquer à la Gaieté, on y jouait aussi aux cartes. Peut-être qu'on y faisait des rencontres, qu'on y racontait ses aventures. Qu'il y avait ici des dames, que le cabaret faisait à l'occasion bordel, ou sans le dire. C'est ce que sourit l'air entendu le Maire. Et que ne dément pas dans sa niche « le roi des cocus ». Qu'est-ce qu'il pense de tout ça, sous ses cornes? Salue-t-il son vieil ami, le consultant à béret, ou l'ignore-t-il?

Ce n'est pas que vous vous ennuyez en sa compagnie, mais le soleil maintenant illumine la façade, donne à la mosaïque une allure de trencadis, au jardin des airs de parc Güell, ce serait dommage de le rater. Cela dit pour abréger la conversation, pour couper court aux questions, pour ne pas revivre la scène de Beau Désir, un lieu charmant de votre enfance, une auberge en forêt où l'on venait s'asseoir en famille le dimanche, l'été quand on avait bien marché, beaucoup cueilli, parce qu'il n'y avait pas encore de match. On y écoutait de la musique -de bal musette, des accordéons qu'on retrouverait à la mi-temps, en attendant les marrons, le viandox, le vin chaud-, on y buvait une limonade et même un panaché. La guinguette portait haut, dans les branches et jusqu'aux sapins, les couleurs -le jaune et le bleu- du SAS (le Stade Athlétique Spinalien, l'équipe fanion comme l'appelait dans ses articles votre père: il la suivait dans ses déplacements). C'est une image d'Épinal, cette auberge de Beau Désir, un paradis dont vous fûtes progressivement chassé, et plus violemment il y a un an, par la propriétaire des lieux: elle voyait d'un mauvais oeil ce fantôme revenu sur les lieux de son enfance, et qui prenait des photos malgré l'interdiction de pénétrer.

C'est ce qui se rejoue à Chérac. La Gaieté n'a pas lieu d'être. Le Beau Désir n'a pas droit de cité. Le jardin vous est interdit. Qu'il soit établi en forêt ou installé au bord de la route. Il n'y a pas de place pour vous. Chacun chez soi. C'est ce que vous indique la route des Mosaïques. Ici, bientôt, il n'y aura plus rien à voir. Vous pouvez déjà circuler. Prendre en photos d'autres panneaux. Le chemin du pont des Gaulois, par exemple.

Cabourne
Cabourne
Cabourne
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commentaires

zeter 24/03/2015 06:28

Bonjour,
Vous avez brossé un portrait tout à fait fidèle. Je fais partie de l'association pour tenter de sauver cette maison. Nous avons besoin de gens comme vous, souhaiteriez adhérer ?
Merci de votre réponse

denis montebello 24/03/2015 07:53

Bonjour,
ce serait avec plaisir. Ce sera.

artisan serrurier 25/11/2014 08:49

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.

Cordialement