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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 07:28

Ce n'est pas une maison hantée. Pourtant, si rien n'est fait pour empêcher le désastre, pour sauver ce qui peut l'être, d'elle il ne demeurera plus, comme des grandes et belles villas romaines, que quelques murs fantômes. Ou un nom sur la carte, un lieu-dit. Une rue. La Gaieté a déjà la sienne. La rue de la Mosaïque. C'est un signe. Un signe vide qu'on aura bien du mal à remotiver quand la maison aura disparu. Quand de la façade il ne restera plus rien. Pas même un tesson. La Gaieté n'aura plus lieu d'être. Elle regagnera sa place dans le dictionnaire. Sa concession. On oubliera de la renouveler. Le mot gaieté fait déjà partie des obsolètes. Et la chose n'est pas moins désuète. Cette ivresse légère, à l'heure du binge drinking. Il faut être un peu poète pour siroter en silence, assis à la même table. L'époque réclame le changement. Elle a des désirs plus violents, le plaisir plus bruyant. La joie peut être discrète, mais elle passe de mode. Bientôt elle aura rejoint l'allégresse. La gaieté, sa vraie maison, c'est le cabaret. Ce cabaret de campagne, établi en bordure de route. La route a continué sans lui. Elle va, comme la prose quand elle suit son étymologie, droit devant. Les cabarets, s'ils furent des témoins de l'histoire, ne sont plus aujourd'hui que des traces. Comme les parquets. Qui songerait à mettre ses pas dans ces vestiges, ses mots? Les thés dansants? Les morts? Ils courent les dancing floors. Se précipitent pour la photo. Celle qui figurera dans la vitrine de l'agence. Parmi les affiches de biens immobiliers à vendre. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent nos suffrages. Pour les gens, cela veut dire voter. Comme à la télé. Et c'est ce qu'ils ont fait récemment. Leur devoir. Ils ont élu un maire. Le nouveau maire de Chérac (un bourg viticole situé entre Saintes et Cognac) a décidé de faire table rase du passé. D'abattre ces trois palmiers qui prenaient feu en plein jour. Qui étaient, comme cette foutue maison, une menace. La Maison de la Gaieté est à vendre. C'est ce qu'il répète, sous son béret. Cher, le plus cher possible. Mais nous ne sommes pas venus l'acheter. Nous sommes là pour voir. Ce qu'un père et son fils ont fait de leur vivant. Et de leur vie. En recueillant, de 1937 à 1952, un million de cassons de vaisselle. En composant cette mosaïque. Avec le soleil, on se croirait à Barcelone. Devant des trencadis. C'est en effet un décor haut en couleurs. Et qui résume la vocation de ce café-restaurant installé au bord de la route. Une halte obligée, bien qu'elle ne figurât dans aucun guide, pour celui qui faisait du tourisme sans le savoir. Ou qui l'inventait, au sens archéologique du terme. Un jour qu'il fallait cueillir, et c'était le dimanche. Et c'était tous les jours dimanche pour celui qui trinquait avec ses copains et jouait aux cartes, ce que raconte évidemment la façade. Il riait avec le roi des cocus, en rejouant Ces bons parisiens à la campagne ou Un mariage à la campagne (personnages et scènes qu'on retrouve dans la mosaïque), il s'évadait avec Claudy Nil dont le nom était à lui seul un voyage. Car on venait là poser ses fesses, se reposer, pour le spectacle et aussi voyager. On pouvait aimer les gens et les histoires du pays, et ne pas détester le dépaysement. On était, grâce à cette maison, de bonne compagnie. Des personnes resséantes et voyagères (aurait dit Montaigne). La Gaieté était un rêve. Comme la Maison de Pierre Loti à Rochefort. Mais ce n'était pas un rêve aristocratique. Ni surtout un mirage. C'était un rêve en dur, fait pour durer. Même si on ne s'y arrêtait que pour une nuit, ou pour quelques heures. Il était accessible à tous, à la portée de toutes les bourses. L'exotisme y était facile. Aimable. Et j'aimerais n'en parler qu'au présent. Inviter ceux qui me lisent à voyager avec cette maison. L'oeuvre d'Ismaël et Guy Villéger. Et un monument de l'art populaire. Il aurait sa place, avec le jardin de Gabriel Albert à Nantillé et celui de Franck Vriet à Brizambourg, tous les deux visibles depuis la route, dans un circuit de l'art naïf ou singulier, et constituerait, pour Saintes et sa région, un attrait touristique supplémentaire.

L'Association pour le renouveau de la Maison de la Gaieté se réunit au Café des Sports à Chérac: elle accueille les projets et les bonnes volontés.

Texte à paraître dans L'Actualité n° 109.

La Gaieté

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Denis Montebello
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commentaires

Danielle Talbot 21/05/2015 19:13

Magnifique cher Denis, tout, la maison, ton article, les mosaïques.

denis montebello 21/05/2015 20:28

Merci Danièle. Fort Lupin aussi, c'est un fameux voyage.