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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 06:19

Des clochettes j'ai déjà parlé. Je trouvais ça plus parlant que campanules. Mon grand-père aussi, manifestement. Je m'explique mieux, maintenant que je lis le piemunteis, la sympathie qu'il éprouvait pour ces petites fleurs, le plaisir qu'il prenait à dire clochettes. Qui était si ressemblant. Et d'abord à ce qu'il cueillait dans son enfance, sous le nom piémontais de ciochette.

J'ai revu nos marguerites. Dans un poème. Un poème en piémontais de Nino Costa. Et dans leur pré. Je comprends maintenant pourquoi mon grand-père aimait ces fleurs. Pourquoi son oeil brillait au seul nom de marguerite. Dans quel sentier il se retrouvait soudain ou dans quel prà. À cöje le margrite. Quel buchet il rapportait à sa mère restée dans sa cassina. Cela ne peut pas faire de mal, murmurait-il, en essuyant une larme. Et il remplissait son verre de Barbera, le petit vin du pays.

Les violettes, le muguet lui faisaient le même effet. Même s'ils avaient perdu en chemin leur parfum.

J'ai retrouvé mes tremblants dans les Herbes de Marc Deneyer. Mon hiver dans ses étés. Un été aussi. Des vacances au Point-de-vue. Le jardin m'accueillait enfin. Dans le grand pré d'où l'on surplombait la ville. Dans l'herbe où Marcelle, en bonne marraine, avait installé deux chaises longues. On lisait. Elle un roman, moi des patnaïes pour les lapins. Ou les petites fraises que j'avais aperçues en grimpant vers les clapiers. Je me croyais arrivé au paradis, et je marchais encore en forêt.

Je ne sais pas ce qu'étaient ces patnaïes qu'on donnait aux lapins, quelle herbe ils mangeaient sous ce mot du patois (vosgien, lorrain, bien que ma tante fût bavaroise), quel panais si le mot vient bien, comme je le pense, du latin pastinaca. Ce que je sais en revanche, c'est qu'ils la préféraient, cette herbe sauvage, à ce qu'on cultivait dans le jardin et dont ils ne recevraient jamais que les fanes, les épluchures. Cette herbe qui pousse de peur. Ce qui signifie, dans le Marais Poitevin où j'ai cueilli l'expression, en toute liberté. Sans qu'on ait à la semer, à l'arroser, à l'entretenir. Sans effort ni engrais. Une herbe qui n'a pas besoin de vous pour pousser, et que vous pouvez tranquillement oublier.

Une herbe qu'on peut oublier, et qui poussait en abondance au Point-de-vue. Je n'ai jamais su son nom. Je n'en connais que la couleur, lilas pâle, d'une pâleur qui contraste joliment avec le vert du pré. Un pré que ma tante n'aurait pas encore fauché. Dont je n'aurais jamais été chassé.

Avec les fleurs, les champignons, on cueille des noms. Mais avec les herbes, qu'est-ce qu'on cueille, en dehors des tremblants? L'herbe, on ne la cueille pas, on la fauche.

Aujourd'hui on l'arrose de roundup, on la brûle.

Lire et cueillir ont même origine. Une racine commune. D'où le sentiment que j'ai, en lisant marguerite, de cueillir une trace. Et le besoin que j'éprouve, quand la fleur est chassée de son champ, de lui garder une petite place au bord de la route, de lui offrir avec mes talus un refuge. Un asile durable.

Elle y rejoindra d'autres images. D'autres passantes.

Ce qui n'a pas de nom, on n'a pas envie de le cueillir. Est-ce que cela le sauve? L'herbe qui en a reçu un est assignée à résidence, elle ne quittera plus son pot, son vase que contrainte et forcée. Elle aura gagné son herbier: le droit de reposer en paix.

Mais celles qui n'ont pas eu cette chance? Celles qui ne sont jamais passées fleurs, que deviennent-elles? Sont-elles condamnées à vivre comme des fantômes? À mener l'existence misérable, erratique de ces algues minuscules, remontées de si loin et pour si peu de temps (elles apparaissent avec la pluie et disparaissent aussi sec)? Tant qu'on ne les a pas rencontrées dans le dictionnaire (des mots rares et précieux), on marche dessus sans rien remarquer. On les écrase sans remords. Les appeler par leur nom, nostoc, crachat de lune, vitriol végétal, c'est les appeler. Non pas évoquer des morts, cela c'est l'affaire des grands, et notre magie à nous est d'un autre ordre, elle opère ailleurs, dans les pelouses miraculeusement oubliées des espaces verts, les allées, les escaliers en ciment, et sur le terrain de la couleur.

La chose recouvre aussitôt sa couleur. Vert noirâtre ou brun-olive foncé. Avant de s'installer, une fois sèche et pour quelques heures, dans le noir. Avant de retourner au néant.

Elle retrouve aussi sa consistance. Visqueuse. Elle redevient fucus. Un fucus qu'on prendra plaisir à tenir entre le pouce et l'index, puis à écraser sous son talon.

Nostoc ne fait pas que claquer, il permet à cette petite algue d'exister. L'espace d'un nom.

Cueillir

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Denis Montebello
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denis montebello 16/06/2015 23:10

"Toujours, encore, demain, ces mots de peu,
de rien, jetés en passant, nous débordent.(...)" Guy Goffette, heureuse rencontre. Merci Pascale.

pascale 15/06/2015 11:17

les poètes parlent aux poètes...
Belle journée, Denis.

"Toujours, encore, demain, ces mots de peu,
de rien, jetés en passant, nous débordent.
Ils amassent dans les marges de nos vies
un sable lisse et sans

vertige, auquel nul ne prête attention
jusqu'à ce que le coeur soudain batte
de l'aile et commence à compter ses pas,
parce que tout est dit,

tout, il n'y a plus qu'à tirer la porte.
Mais elle résiste soudain et grince comme
la mémoire devant une montagne d'oublis :
ce tas de sable, ce

silence qui prend toute la place et qu crie.

Guy Goffette, Un manteau de fortune (Poésie, Gallimard)