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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 08:50

La via per Boleto est aussi celle de la Madonna del Sasso, même s'il y a une autre route qui évite les villages et de confondre. L'église d'Artò et le fameux sanctuaire. Certains se croient en effet arrivés, et un panneau charitablement installé à l'entrée du petit parking, écrit par un paroissien qui entend rester anonyme, vient leur rappeler que cette église devant laquelle ils ont garé leur voiture n'est pas ce qu'ils apercevaient de l'autre rive, de la rive orientale, sur son éperon de granit. Qu'il n'est pas nécessaire de rester là éternellement, d'occuper une place qui peut être utile à d'autres.

De ceux d'Artò, on dit qu'ils sont "à la cime d'un clou". À Centonara qui est en bas, ou à Boleto en haut, le dernier village avant le sanctuaire. On dit ça parce que la pente est raide où est établi le village, qu'il n'y a qu'une rue, étroite et qui grimpe. On le dit avant l'unification, en 1928, des communes d'Artò et de Boleto et de leurs deux frazioni, Centonara et Piana dei Monti, et après, par habitude, pour nourrir la conversation, alimenter les querelles de clochers, sans quoi il n'y a plus de villages. Déjà qu'ils sont, en dehors des mois d'été, à moitié vides. Des scalpellini, des "tailleurs de pierre", il ne reste que les outils, des photos, et un musée, le Museo dello scalpellino di Madonna del Sasso, où on peut les voir à l'oeuvre. Ici comme ailleurs, mais un peu plus qu'ailleurs, on fête un métier (scalpellino, en dialecte picasass) qu'on n'exerce plus que pour de rares visiteurs, ceux qui, en découvrant la "Madone du Rocher" sur sa corniche, ont tout de suite pensé à une carrière, et attendu la pluie pour se rabattre sur l`Ecomuseo del Lago d`Orta e Mottarone.

Si l'on quitte Artò dans ces années-là, en gros les années 20, c'est parce qu'il n'y a pas de travaj, ni dans le coin, alors les hommes seront tailleurs de pierre, maçons en Suisse ou en France, les plus chanceux cuisiniers en Angleterre, cameriere en Amérique. Avec leur paye ils changent le toit, ils offrent un vrai toit à ceux restés au pays, un toit qui ne soit pas de paille et qui les protègera quand ils rentreront. S'ils rentrent. Car les fascistes enrôlent tout ce qui est en âge de combattre, et ils préfèrent encore leur vie de forçat dans les carrières, faire le maçon dans les Vosges, avec le risque de rester des mois sans travailler, à cause de l'hiver, donc sans ressources. Et on ne leur demande pas s'ils sont migrants économiques ou réfugiés politiques, ils sont les deux.

La Madonna del Sasso, on l'aperçoit de l'autre rive, de la rive orientale, sur son éperon de granit. Le Migliarolo d'Alzo, considéré (la preuve par l'étymologie) comme il migliore d'Europa, "le meilleur d'Europe", et le très prisé Serpentino d'Oira, un marbre tendre à l'origine et qui durcit au contact de l'air. Comme on peut le voir dans l'île de saint Jules, avec l'ambon de la basilique. Et le lire sur la brochure qui nous attendait dans notre gîte: "Sa couleur verte produit quasiment l'illusion du bronze, et le maître de San Giulio a tenté d'évoquer dans la pierre la dignité du métal." On y parle, in broken English, dans un anglais hésitant entre l'admiration et l'incrédulité, du Sanctuary of Our Lady of the Rock. De notre Madonna et non de la Ciccone (coeur déchiré brandi poing levé, clou dans la paume).

Mon grand-père se prénommait Giulio. Il nous montrait la Madonna del Sasso quand nous venions en vacances à Orta. Dans la famille, mais nous logions à l'hôtel. À la Pensione Santa Caterina où nous descendions (façon de parler, car il fallait monter et suer pour aller manger nos beignets de fleurs de courgettes), où nous avions nos habitudes sinon notre couvert. Il aimait cette Madone, mais il l'aimait de loin. Visiblement il préférait celle qui était installée sur sa rive, à deux pas d'Ameno, son village natal, le sanctuaire de la Bocciola. Dont le nom viendrait du bocciòlo -du prunier sauvage dans le dialecte local-, de l'arbre présent sur les lieux du miracle (d'où son goût, peut-être, pour la prunelline, cette liqueur qu'il ne sortait que dans les grandes occasions, et qu'il sirotait quasi religieusement). Nous y allions pour le panorama. Pour admirer le lac d'Orta. Ce n'était pas le "balcon du Cusio" (la Madonna del Sasso en face, sur son éperon de granit), on ne voyait pas jusqu'à Omegna, mais la journée avait sa carte postale.

Giulio a quitté le pays dans ces années-là, pour aller faire le cimentier-carreleur dans les Vosges. Où il restera. Maçon sans maison. Il ne sait habiter qu'en marchant. Dans la forêt qui est son jardin. Depuis qu'il a rangé sa truelle, le niveau et le fil à plomb dans sa boîte à fourbi. Il fit un temps ses légumes, mais c'est dans le bois qu'il va maintenant cueillir. Des premières anémones sorties violacées de l'hiver aux derniers champignons pas encore brûlés par les gelées. C'est un travail à plein temps. Son véritable métier. El travaj fait con piasì a l'é pì leger. "Le travail fait avec plaisir est plus léger." On n'a pas besoin de connaître ce proverbe ni de parler piémontais pour le savoir.

Ce matin, comme tous les matins, j'ai quitté la maison où nous logeons depuis six jours. J'ai pris une dernière fois l'unique rue d'Artò, cette rue étroite et qui grimpe et où il vaut mieux klaxonner pour signaler qu'on arrive (il n'y a pas de place pour deux voitures), puis la via per Boleto et pour aller marcher en forêt. Là où j'ai garé ma voiture, à l'entrée du bois, à peu près où j'avais rencontré à peine arrivé une gormelle comme nous l'appelions dans les Vosges -c'est l'amanite vineuse, mais nous ne la connaissions que sous ce nom plus amène, ou comme pied rose qui était plus ressemblant, plus délicat aussi lorsque le couteau suisse caressait la mousse. Nous en rapportions des paniers. Là, dans ce bois et bien qu'à Boleto on s'attende à ramasser des champignons, des funghi porcini pour accompagner le lapin et la polenta, cette gormelle était seule. Comme la coulemelle surgie ce matin quasiment au même endroit. Une coulemelle surprend moins, sous ces châtaigniers, qu'une gormelle plus habituée -ou que j'associe davantage- aux sapins.

Ce qui m'étonne, ce ne sont pas les efforts qu'elle déploie en se dressant pour ressembler à son vrai nom de lépiote élevée, c'est le fait qu'elle soit seule. J'ai beau chercher autour, plus loin, m'enfoncer en montant, en remontant le temps, je ne lui trouve pas de famille. Ni la moindre accointance.

Je songe à ce Giulio qu'on regardait comme un homme des bois, un sauvage, et qu'on surnommait affectueusement "l'ours" (dans le clan adverse).

Je songe à son père Ambrogio, un enfant trouvé (le nom que nous portons est d'un trovatello). Il ne trouvera jamais sa place dans la vie. C'est tout ce qu'il lèguera à son fils. Cette incapacité d'habiter.

J'y songe d'autant plus que nous sommes à Artò dans un gîte. Que nous avons loué pour la semaine. Il y a des livres dans la bibliothèque. Sur la vie d'autrefois dans ces villages. Sur l'impossibilité de vivre ici, et l'obligation où ils étaient, tous ces jeunes hommes, d'aller chercher ailleurs du travail. De quoi offrir un vrai toit à ceux restés au pays. De quoi se payer une maison digne de ce nom. La plupart ne sont pas rentrés. Ils ont fait souche dans d'autres forêts.

Et je ne peux m'empêcher de penser que ces deux-là, le fils et son père, à travers ces deux champignons solitaires, trouvés à quelques mètres et quelques jours de distance et sans que je les aie cherchés, me font signe. Qu'ils m'accueillent dans leur bois. Qu'ils m'invitent à partager, l'espace d'une marche, leur solitude.

à la cime d'un clou

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Denis Montebello
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pascale 01/10/2015 16:14

Encore Merci, Denis, pour les images portées par l'écriture, seule à pouvoir faire ad-venir le visage du grand-père et entendre la musique d'une langue tant aimée.

denis montebello 01/10/2015 16:35

Le Vrai Mystère des champignons. Il est là aussi. Merci Pascale.