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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:10

Je vous parle d'un temps où on savait s'insulter, entre poètes, où traiter Goethe de saucisse était non seulement permis, mais aussi un devoir, un acte relevant du patriotisme le plus élémentaire. Comme de faire bouffer à celui qui ne se découvrait pas pendant la Marseillaise sa casquette (ce que fit mon arrière-grand-père Victor, un optant qui ne rigolait pas avec le drapeau).

« Tout est saucisse en Allemagne, une enveloppe bourrée de choses disparates : la phrase allemande est une saucisse, l'Allemagne politique est une saucisse, les livres de philosophie et de science, avec leurs notes et leurs références, saucisses, Goethe, saucisse ! — Ces colonnes du casino de Wiesbaden faites de coquillages agglomérés, saucisses ! » (Paul Claudel, Journal, 1912, t. I, p. 223)

Sa conception de l'Allemagne, beaucoup la partageaient. Qui la voyaient comme il l'écrit, « grand tas confus de tripes et d'entrailles de l'Europe! » (« Saint Martin », dans Feuilles de Saints, Oeuvre poétique, p. 671). Ils accueilleraient avec ravissement cette expression familière que Claudel placerait dans la bouche d'un des personnages du Pain dur: « Ganz Wurst! c'est tout saucisse pour moi » (Journal, 1913, t.I, p. 245, et Le Pain dur, acte III, scène 4, Théâtre, tome II, p. 85).

Goethe ne pipa mot. Comment il encaissa le coup, nul ne le sait. Mort comme il était, et depuis si longtemps, il aurait eu du mal à relever le gant. Mais ce n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. L'affront ne resterait pas sans réponse. Sa vengeance se ferait attendre, elle n'en serait que plus terrible. En témoignent les derniers mots de Paul Claudel, l'auteur de l'insulte: « Docteur, vous pensez que c'était la saucisse? ».

De quoi parle-t-il? De ce qu'il a mangé la veille, évidemment, répondent en choeur les médecins. Nous n'avons pas leurs certitudes. Nous n'écartons aucune piste, mais celle d'un nouveau coup des Surréalistes est pure fantaisie. Qui a lu leur Tract du 1er juillet 1925, la Lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon (« Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bondieuseries infâmes. Qu’elles vous profitent de toutes manières ; engraissez encore, crevez sous l’admiration et le respect de vos concitoyens. »)? Qui peut croire qu'une malédiction lancée par jeu, et par quelques inconnus qui gagneraient à le rester, s'accomplit trente ans plus tard et de cette façon, à la fois tragique et grotesque? Nous pensons plutôt, pour connaître un peu le milieu, que la saucisse qui étouffe Claudel, ce sombre jour de février 1955, n'est pas celle qu'il a engloutie lors de son dernier dîner, mais la saucisse de Goethe. Celle que le grand poète allemand n'a pas avalée, mais alors pas du tout. S'il l'a avalée, bien forcé, là où il était et dans son état, il ne l'a pas digérée, la preuve.

Aujourd'hui les poètes, les poètes en herbe, ils se traitent. Verbe intransitif. Et ça, bien entendu, ça ne passe pas. Ou on s'insulte de saucisse, et là, voyez le cacique, ça ne passe pas non plus.

Heureusement il y a, chez eux, des gens qui échangent autre chose que des insultes. Nous ne nous connaissons pas, Angelo Rendo et moi, nous ne parlons pas la même langue, pourtant nous dialoguons. En temps réel et dans le respect de nos spécificités.

Ce matin il nous donne, via Facebook, La salsiccia di Paul Claudel:

Pare che Paul Claudel, prima di spegnersi, si sia rivolto al dottore chiedendo se per caso non fosse stato il callozzo di salsiccia arrosto trangugiato la sera precedente a ridurlo in fin di vita.

Ce soir je lui rends, avec ce texte, la politesse. Et je vous invite chez lui.

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

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Denis Montebello
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