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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 09:37

Toute naissance est un mystère, qu'importe ce qui l'entoure, tuile creuse ou feuille de chou, c'est un miracle qu'on a du mal à expliquer, l'occasion, pour qui le raconte, d'inventer: ici (près de Crocq et en 1969) de découvrir, lors de travaux dans un monastère, un parchemin du XVe contenant la recette du creusois. Et, comme si cela ne suffisait pas, comme s'il fallait ajouter au mystère, l'épaissir, une recette qu'on dut traduire de l'ancien français!

Si cette histoire de tuile est une légende, d'un gâteau cuit en tuile creuse, c'est aussi une image. Une idylle. Avec forcément une rivière. Et si ce n'est pas la Creuse, la grande ou la petite, ce sera une eau. Une eau fraîche et creuse.

Vous vous demandez comment une eau peut être creuse? Interrogez plutôt Victor Hugo. Ou bien Nicole. Elle connaît la chanson, la Vieille chanson du jeune temps. C'est le poème XIX, Livre premier des Contemplations, elle ne se fera pas prier pour le lire:

« Une eau courait, fraîche et creuse, Sur les mousses de velours ; Et la nature amoureuse Dormait dans les grands bois sourds. »

Ce poème nous attendait. Avec les autres ingrédients. Les noisettes du jardin, cassées et finement broyées. Quatre blancs en neige très fermes. Le beurre en train de fondre. La farine de froment et le sucre en poudre, mais nous n'indiquerons pas les quantités. Nous éviterons ainsi les embrouilles, et de causer des ennuis à Nicole en divulguant un secret. Elle sait que les pâtissiers creusois gardent jalousement la recette, quel drame ce serait si elle tombait entre de mauvaises mains, celles de vulgaires boulangers par exemple, ou d'un cuisinier du dimanche.

Maintenant et pour finir d'entrer (pour parler comme en Creuse, où on traduit plus souvent le limousin que l'ancien français), nous pouvons prendre place dans la cuisine. Des notes si nous le désirons. Participer avec nos questions ou tout simplement en regardant. Revivre la naissance du creusois. Et, bien sûr, le goûter. Sans attendre le dessert. Et sans crème anglaise. Il reste de la préparation dans la jatte et lécher son doigt n'est pas interdit. Ce serait même, pour Jean-Luc, refaire les gestes et renouer avec les plaisirs de l'enfance.

Inutile de chercher une tuile. Le four suffira. Un four chauffé à 165° et où il cuira 35mn. Pour Nicole, c'est assez. Pour Michel, il est préférable de vérifier le moelleux avec un couteau. C'est ce qu'on nous conseille également, sur Internet, il va l'imprimer. Et tout ce qui est susceptible de nourrir notre texte. Il nous sort une légende presque aussi dorée que le fameux gâteau, nous tend les dernières versions de la recette: elles sont encore chaudes.

Nous passons à table. Attendons en mangeant le dessert. Et après, pour faire durer la magie, reparlons du manuscrit trouvé à Crocq. Tout près.

Le bonheur est dans le « près », dans le flou qui entoure cette découverte. Si elle avait eu lieu à Crocq et non dans les alentours, le nom nous aurait sans doute croqué, représenté en archéologue du siècle précédent.

Quand il entend le mot creuse, l'archéologue ouvre son autre oeil. Cela réveille sa faim. Lui redonne envie de gratter. Le sol ou le parchemin. D'écrire son palimpseste. Ne faisons pas de ses nuits un supplice en situant l'ancien monastère à La Mazière-aux-Bons-Hommes, dans le canton de Crocq. Ne lui jetons pas ce nom ni un autre qui le ronge. Donnons lui une date, l'année 1969 et rien de plus. Ne le lançons pas sur une piste dangereuse, pour lui et par ricochet pour nous, ne le conduisons pas à se répéter. Il n'a que trop tendance à radoter. Ne lui offrons pas cette nouvelle chance de paradoxe, ne lui fournissons pas ce prétexte.

Les archéologues, même au siècle dernier, n'ont pas un costume spécial, un habit comme les moines, un vêtement qui les distingue de la masse des mortels. Ni même des morts dont ils exhument les restes, et tout ce qu'ils ont porté ou touché.

Laissons-le donc se demander en silence si la trace fait l'archéologue, comme l'occasion le larron. Ou si à lire comme il fait, comme on cueille, on voit des traces partout.

Ne lui servons pas sa réplique préférée: « L'archéologie, ça creuse! »

Ne nous mettons pas dans l'obligation de préciser que ça peut aussi gaver.

Le creusois
Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

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