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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 18:55
Zones sinistrées

Si l'enfant occupe une grande place dans ce livre, la première et pas seulement dans l'ordre chronologique, c'est que sur lui tout repose, sur ses frêles épaules, le poids de l'histoire et la charge de l'écrire, d'en écrire une nouvelle, « avec ses mains noires d'amertume » et en ne craignant pas d'échouer. Sept poèmes lui sont consacrés, dont celui-ci.

Petits boulots

À Theodoros


Mon fils 

travaille chez un ferrailleur

il rentre brisé

il travaille comme garçon de café

pour les pourboires

les regards le détruisent

mon fils rend des services

le soleil meurt en lui.

Mon fils récolte les olives

ses mains noires d'amertume.

Mon fils est bon

et beau

tout le monde l'aime.

On l'appelle parfois

pour d'autres travaux

et parfois

on l'appelle du ciel

pour faire l'ange

et monter les blessés.

Cet enfant fait l'ange. Le messager. Il traduit un texte dont il a perdu l'original, dont l'original n'existe pas. C'est un poète.

L'ange fait la navette. Entre le ciel et la terre. S'il est tombé, comme Sotiris de son arbre, c'est pour aider ceux qui n'ont pas eu sa chance. Ceux qui l'ont échappé belle, qui se sont remis de leur chute. Les pas tués pour de bon. Les survivants. Car il n'est pas une victime. Un ange endormi. Lui, il a les yeux écarquillés et il regarde. Il regarde en arrière. C'est ainsi qu'on est prophète en son pays. Dans cette ville dont les morts sont les rois, « nul désormais ne connaît mieux l'avenir que les morts ».

Ce « prophète qui regarde en arrière », c'est l'historien. Selon Walter Benjamin. L'Ange de l'Histoire -l’Angelus Novus, le tableau de Paul Klee-, son visage est tourné vers le passé, mais une tempête s’est levée, venant du Paradis, elle l’emporte vers l’avenir.

À quel rendez-vous mystérieux nous convie ce livre? Entre les générations passées et la nôtre. Que réclament-ils, ces noms surgissant à l'improviste, qu'exigent-ils de nous? Et qu'en recevons-nous? Quel indice secret? Quel faible souffle? Et se transformera-t-il en impératif, en injonction, et à quoi? Agir? Transmettre? Lire? C'est ce que nous faisons, avec les images devant lesquelles nous nous arrêtons. Nous les fixons. Nous essayons. D'empêcher la « disparition des visages flous ». De la retarder. Ceux qu'on n'a vus qu'une fois, nous tâchons d'évoquer leur visage: « pour bricoler une perte tolérable. »

L'enfant a grandi, c'est maintenant un beau palmier. Une belle aventure. Un bateau, et il s'en va.

« Oui mais

le bateau qui s'en va

le bateau qui s'éloigne

porte ma mémoire. »

L'amour n'est pas absent de ces Zones sinistrées. La femme, le temps d'un éclair. La poésie, même si nous pouvions donner un peu plus, ne pas laisser tomber si vite. L'amour, on le cueille comme les fruits du néflier. Ou il vient après bien des années. On ne se sent pas moins mortel.

Le palmier


Il y a des années par hasard

dans le jardin de mon père

j'ai trouvé par terre un palmier 

pas plus grand qu'une main d'enfant

à quoi bon le planter

m'a-t-il dit

tu ne le vois pas?

Je l'ai pris et l'ai planté.

Si aujourd'hui l'on vient dans mon jardin

on verra un palmier immense

jusqu'à la cour du voisin lançant ses branches

et il chante

et lorsqu'on me demande combien j'ai d'enfants

je dis cinq dont l'un a failli mourir.

Mon palmier a l'âge de ma fille -la seconde-, et c'est peu dire qu'il me dépasse. Il porte des fruits que je ne cueillerais pas, si je pouvais les atteindre, ils ne seront jamais des dattes. Ils n'auront jamais le goût des nèfles. De celles qu'on cueille à Naples ou à Chypre. Ses branches, elles feront les Rameaux, et d'autres encore, et il ne faudra pas compter sur moi pour les bénir. Ni sur ma cisaille, malgré son manche télescopique étirable jusqu'à 4.10 mètres, ni sur l'échelle que me prête gentiment un voisin. Ni sur l'élagueur qui sonnera à ma porte, il aura beau insister, je ne paierai pas pour qu'il s'électrocute. Tant pis si mon arbre n'est pas présentable au moment d'aborder le ciel. Tant pis s'il paraît échevelé. On dira de mon jardin qu'il n'est pas impeccable, et on aura raison. Que j'arrive les mains vides, mais je sais quoi répondre, quelle excuse trouver, avec ce buis que j'ai dû couper, avant que la pyrale ne l'attaque.

Zones sinistrées

Yorgos Christodoulidis

Traduit du grec par Michel Volkovitch

Le miel des anges

Septembre 2016
Zones sinistrées

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 21/09/2016 20:57

Cher Denis, de bello gallico annoncé, point! La page s'ouvre blanche...
Les premières lignes tombées dans la boîte à messages sont pourtant sacrément alléchantes!

denis montebello 21/09/2016 21:06

Un texte que je vais relire Pascale, je laisse refroidir. Merci, et heureux de la découverte.

Pascale 21/09/2016 11:39

Merci Denis. C'est une découverte.
Et quelle profondeur, venue d'où? dans le regard du poète... de l'âpre douceur du pâtre grec des légendes d'avant. D'avant longtemps.