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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 08:14

Et si la pièce maîtresse de mon discours était celle qui manque, justement? La pièce manquante.

Pour Lacan, c'est ce qui est sous notre nez, qui fait sens et que nous ne voyons pas.

Pour moi, ce serait davantage l'objet perdu, dont je constate et regrette l'absence, l'objet ou la personne « à dire ». L'objet ou la personne que j'ai perdue et que « je trouverai à dire ».

L'objet qui manque, ici, l'objet « à dire » est un chapeau. Sans doute parce que le lieu dont nous parlons, avec Joan-Pèire, est As Capels. Un lieu-dit route de Bias, au bord du Lot. Ou, si l'on préfère, entre serres et pruniers, des pruniers dont beaucoup tombent de vieillesse et des serres qui avancent, inexorablement. Les tomates de Marmande, les paysans de Rougeline: vous l'oublieriez, les hélicoptères qui pulvérisent viendraient vous le rappeler.

Un lieu-dit est la trace présente, sur la carte sinon dans le paysage, d'un passé plus ou moins lointain, plus ou moins disparu, plutôt plus quand le remembrement est passé par là et qu'au lieu d'exhumer un souvenir, de le reconstruire patiemment, pierre après pierre, pièce par pièce, on a travaillé à l'araser, à l'effacer.

As Capels, donc. Un lieu-dit qui se souvient, presque malgré lui, de « chapeaux ». Et personne ne se demande plus, pressé qu'on est de rejoindre Casseneuil ou d'arriver à Villeneuve, qui les portait ou les ôtait, ces « chapeaux », et devant qui. Si c'est un événement dont on garde vaguement mémoire, un accident, et de quel terrain vu qu'on est dans la plaine, une plaine agricole que dévore aussi, sans faire de bruit, la zone commerciale.

Nous ne nous attarderons pas à ces chapeaux perdus. Sinon pour dire (en occitan) ce qu'on dit quand on éprouve le manque de quelque chose ou l'absence de quelqu'un:

As perdut un capel lo trobaràs a dire: « Tu as perdu un chapeau, tu le trouveras à dire »

As perdut ton òme lo trobaràs a dire: « Tu as perdu ton mari, tu le trouveras à dire »

Montaigne s'exprimait ainsi. Et Balzac (Guez de) dans une lettre: « Il faisait parade d'un visage remarquable par de grandes plaies et par un oeil qu'il avoit à dire. » Ou encore Saint-Simon: « Il n'y eut pas un cheval de perdu ni un homme à dire ».

De là à regarder l'occitan comme un conservatoire de la langue française, il n'y a qu'un pas. Que je me garderai bien de franchir. Non pour aller dans le sens des nationalistes, pour rétablir des frontières où il n'y en avait pas, mais par égard au malheur qui accable les langues régionales et à mon ami, parce qu'il a d'autres manques à constater, d'autres absences à regretter. Sur le chemin de Lascrozes où maintenant nous allons, et où les creux ne sont pas seulement des grottes, des cavités, mais aussi des trous dans le récit. Des panneaux amputés de leurs noms. Des noms, dans la langue du pays, des plantes ou des arbres qui composent ce paysage quasi méditerranéen, des noms qui sont aussi reliques que la végétation peuplant ce plateau. Pas très loin de Villeneuve-sur-Lot, d'Eysses, l'antique Excisum, un nom qui figure sur la carte de Peutinger et l'itinéraire d'Antonin, celui d'une importante étape routière dont il subsiste, à l'exception d'une « tour », d'assez maigres vestiges (en face du Centre de détention).

D'autres, devant ce manque, regretteront le grand sanctuaire qu'il y avait là, les monuments publics, les demeures privées dont il reste si peu. Quelques pans de murs, les pièces d'un bâtiment, mais recouvertes de bâches qu'on ne retire que l'été, pour de rares visiteurs, ou parce que ce sont les Journées du Patrimoine. Sans doute trouveront-ils à dire. Et à redire.

Il y a mille façons de dire. Que tout manque est à dire. On peut répondre, comme aujourd'hui Joan-Pèire à qui je l'avais soumis, que ce pauvre texte  « balise lumineusement quelques moments forts du parcours dans le paysage et dans la langue, sans complaisance -Dieu merci-, mais avec la grâce d'une écriture qui rend, sobrement et en profondeur, la présence du manque. Ce manque qui est en même temps, ici, ce qui reste. »

Et ajouter, pour Saint Germain, et le constat du désastre, un lien. Le site a sa devise (Le passé a de l'avenir). Ses explorations (52761) et ses explorateurs (2841). 17449 petits patrimoines dont cette ancienne annexe de la paroisse du Temple-sur-Lot. On ne sait pas, conclut-il, quel est ce « je » qui a visité, il y a plus de 40 ans, une église qui avait encore son toit.

Lascrozes

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Denis Montebello
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Pascale 28/02/2017 12:10

Je me demande, Denis, si les mots n'ont pas d'autre raison d'exister que pour "dire le manque", l'absence, la béance. Et je me le demande sans discontinuer dans cette conversation permanente avec soi-même qu'on appelle aussi penser, sous toutes les formes, les formulations. Certes, il y a bien la grande loterie initiale de notre arrivée dans un monde plus ou moins bien "parlé" et même "parlant"... mais la relation obstinée, têtue, volontaire avec l'usage des mots jusqu'à l'usure de soi n'est-elle pas célébration d'un silence primordial? Je suis très émue par ce que je viens de lire.

Denis Montebello 28/02/2017 14:06

Je me le demande aussi. Et en lisant les Essais, sur les conseils d'un ami, je vois que Montaigne ne se pose pas la question. Qui trouvera toujours "à dire", où la perte d'un objet ou l'absence d'un être cher nous laisserait sans voix.