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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 13:51

« Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles? La bêtise est quelque chose d'inébranlable, rien ne l'attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. A Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a, sur la colonne de Pompée, écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n'y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. Que dis-je? Il l'écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N'est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien dans la vie n'en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs? Et puis c'est qu'ils nous enfoncent toujours; ils sont si nombreux, ils sont si heureux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection, mais comme ils passent vite, ils amusent. Ce n'est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce. »

Nous sommes en 1850. Le dimanche 6 octobre. Gustave Flaubert écrit. A Parain. De la Quarantaine de Rhodes. Puis ce sera Constantinople, Athènes, les ruines. Des ruines où d'autres crétins viendront graver leur nom. De plus en plus nombreux, comme on le voit aujourd'hui avec le tourisme de masse. Et avec cette Française de 45 ans qui a récemment dégradé le Colisée. Une fois à l'intérieur, elle a écrit, sur un mur de l'amphithéâtre Flavien et à l'aide d'une pièce (con una moneta storica, selon  La Stampa): SABRINA 2017.

Cette femme n'a même pas l'excuse de l'âge. 

L'adolescent chinois avait quatorze ans, quand il commit ce graffiti à Louxor, sur le corps du dieu Amon: « Dīng Jǐnhào dàocǐ yīyóu » (丁锦昊到此一游), « Ding Jinhao en visite ici ».

Ces sept caractères déclenchèrent une tempête, en Chine. Ding Jinhao, l’auteur du sacrilège, venait de Nankin, d’un milieu aisé. Sa famille reçut, via les réseaux sociaux, des insultes, des menaces de mort, et dut présenter, dans un journal local, ses excuses au peuple égyptien et à tous ceux qui en Chine s'étaient sentis blessés par son geste.

Je ne sais pas si Sabrina 2017 a pleuré toute la nuit de honte. Ce qui est certain, c'est qu'elle a été arrêtée. Et la moneta usata per l’incisione è stata sequestrata.

Voilà pour notre imbécile.

Mais revenons à la lettre de Flaubert, et à ce qu'il dit de Thompson, de ce Thompson de Sunderland. « Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. » Est-ce qu'il le perpétue, ou est-ce qu'il se perpétue avec lui? Croit-il, en laissant cette trace de son passage, échapper au temps qui passe, se soustraire à la mort qui est notre lot commun? Veut-il, en gravant son nom dans la pierre, peser sur son destin, l'infléchir? Ou simplement donner du poids à son peu de personne, de la visibilité à celui que nul ne remarque, dont nul ne se souviendra? N'est-ce pas confondre la trace et la preuve?

Un poète, normalement, ne confond pas. René Char l'a écrit:

« Le poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

Pourtant, l'habitude de considérer certains monuments comme des livres d'or est ancienne. Sans remonter trop haut, on trouve de grands noms parmi les vandales. Des monuments de la littérature française.

Chateaubriand, en 1806, n’avait pas eu le temps de visiter les pyramides lors d’un séjour en Égypte: il envoya un émissaire graver son nom pour lui (« l’on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur »).

Rimbaud, dont le nom est gravé en lettres capitales sur les murs du temple de Louxor, non loin du grand BELZONI qu'on peut voir au Ramesseum (Giovanni Belzoni, l'explorateur italien, aussi fameux pour ses nombreux graffitis que pour ses contributions à l’égyptologie).

Rien ne dit que ce RIMBAUD soit notre Arthur. Rien n'interdit de penser que « l'homme aux semelles de vent », que le « passant considérable » est passé par là. Qu'il a éprouvé, comme tout le monde, le besoin de laisser une trace de son passage. Ici et sur cette terre.

Une trace qui n'est peut-être qu'une preuve, mais elle fait rêver.

 

 

 


 


 

 

Sabrina 2017

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Denis Montebello
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denis montebello 13/02/2017 17:52

Merci d'être passée, Pascale. Et pour ces traces qui sont des ébauches. Comme si le rêve n'était pas seulement "l'objet perdu" dont parle Pascal Quignard, mais aussi l'esquisse de quelque chose à venir, d'un lieu enfin habitable.

Pascale 13/02/2017 17:33

Tous les Thompson, Sabrina 17 et autres Ding Jinhao du monde marquent leur territoire comme nos amies les bêtes (qui ne peuvent pas savoir), nulle trace sinon celle de leur méfait.
Les vandales aux noms plus prestigieux ne s'honorent pas, mais à tout prendre -s'il le fallait absolument, car je ne prends rien- j'ai la faiblesse de croire que cela pourrait m'émouvoir de passer la main là où le poète, l'écrivain est venu... c'est mon côté sentimentale, une vraie faute, je le crois bien.