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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 12:44
© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

C'est un tableau de Goya, un des six tableaux de la série « Scènes de jeux d'enfants ». Son titre, en espagnol: Niños disputándose unas castañas. « Enfants se disputant des châtaignes ». 1782-1785,  Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio.

Seraient-ils de ceux qu'on rôtit dans la cendre, on ne se battrait pas pour si peu. Quand ils ne se mangent pas, et qu'on le sait bien, on échange des marrons mais pour le plaisir, un plaisir de saison, comme en hiver les batailles de boules de neige. On se bagarre entre garçons, avec tout ce qui tombe des arbres et sous la main. C'est le métier qui rentre, le métier de garnement.

Les plus pacifiques, dans mon enfance, choisissaient les faines. Que nous décortiquions et mangions exactement comme des châtaignes. Des châtaignes minuscules, et personne ne nous eût volé ce maigre butin. Notre pauvre trésor.

Ces faines ou faînes sont les petits fruits du hêtre. D'un tard venu et de lointains fourrés, d'obscurs buissons et qui, avec ses jeunes pousses, a vaincu un fou certes plus grand, mieux enraciné et mieux armé, mais épuisé par les conflits homonymiques.

La castagne existe aussi, chez les arbres. Même si on les connaît plus solidaires, capables d'empathie, de répercuter la souffrance du tronc qu'on entame, de répondre à la hache par un choeur antique, dans une langue archaïque, et d'arrêter l'oeuvre de destruction à peine elle a commencé.

Disons, pour être clair, qu'on ne se bat pas entre arbres, mais pour mettre un peu d'ordre dans le fouillis des branches. Pour qu'on ne passe pas à côté du chemin, qu'on ne l'efface pas en explorant les bords où la cueillette sera forcément plus belle. Pour qu'on ne se retrouve pas dans la campagne, en pleine bataille, devant une forêt qui marche. Ou pour que cela reste du théâtre.

Pour un chêne qui a traversé les siècles, sans prendre une ride ou presque, combien d'espèces ont perdu leur nom, et combien de guerres pour le regagner?

Nous n'étions pas animaux à nous battre pour cette nourriture. C'est un mot que nous décortiquions avec ces faines, et nous le mangions davantage par jeu que parce que nous avions faim. Par curiosité, pour voir si on avait du goût pour le savoir, et quel goût ça avait. Ces faines. Et aussi le savoir. Et on ne se serait pas tués pour le savoir, contrairement aux gamins qui s'écharpent, dans le tableau de Goya, pour des châtaignes.

Les uns se disputent la queue du Mickey. Ils essaient d'attraper, dans leur large chapeau, les châtaignes que leur jette, par la fenêtre, un gros homme que ce spectacle semble amuser: des enfants qui se battent pour quelques châtaignes.

D'autres, dans la même scène, parfaitement indifférents à ces cadeaux tombés du ciel, se battent pour le plaisir de se battre, pour faire comme les grands, ils jouent à la guerre. Ils régalent l'homme à sa fenêtre en lui offrant le spectacle d'enfants devenus sauvages et qui se battent comme des chiens.

J'ai pensé à d'autres enfants et à d'autres guerres. À d'autres villages espagnols ou italiens. À d'autres jeux. Consistant, pour un riche bourgeois, à lancer une pièce dans l'eau. À regarder des gamins en haillons plonger pour tenter de la récupérer au fond du lac. Mon grand-père me racontait la scène, et comment garder les yeux ouverts.

À celui que nous appelions le Parisien, et qui, à peine débarqué de la gare, nous payait un verre au Café de l'Arrivée, en sortant les billets froissés de sa poche. Le repas terminé, il nous lançait des pièces, à nous les petits singes de la famille, les chiens savants, afin que nous dansions sur nos deux pattes.

Qu'est-ce qu'il montre, Goya, avec ses Juegos de niños, ses « Scènes de jeux d'enfants » et dans ce tableau?

Des enfants qui jouent, avec tout le sérieux qu'ils mettent à jouer. Surtout quand leur vie en dépend. Et que le vainqueur sauvera peut-être sa famille.

Les jeux qu'ils s'inventent, où l'imagination le dispute à l'adresse, où ils rivalisent d'intelligence.

Comment des enfants peuvent jouer à la guerre, imiter les grands et oublier comme eux pourquoi ils se battent, se battre sans raison, par habitude, parce que la violence est devenue une seconde nature.

C'est cela que fuit le bambin qui traverse la scène? L'enfant plus petit que les autres et qui pleure. Il a son bonnet de nuit, ou son bonnet de bébé, son bonnet blanc ou son blanc bonnet et une robe de chambre jaune, ouverte: il promène un chariot en bois au bout d'une ficelle. Un chariot à deux roues, une charrette. Comme celle que nous rapportions de la forêt, avec mon grand-père, et des provisions pour l'hiver, des munitions pour tenir le siège.

Est-ce pour cela qu'il pleure? Parce que les coups pleuvent? Ou les glands. Que ma fille, quand elle était petite, appelait les « grands ». Elle en recevait sur la tête, des « grands ». Tous les petits en reçoivent, et pas seulement en automne.

Est-ce qu'il pleure parce qu'il a peur pour son jouet? Pour sa maison? Est-ce sa maison qu'il traîne derrière lui, qu'il tire avec une ficelle? Tout ce qui reste de chez lui, et qu'il craint tant de perdre?

Qui est-il, cet enfant? Le peintre dans sa toile? Le témoin affligé? Celui qui a vu, qui a fui les horreurs de la guerre (au fond du tableau on aperçoit des édifices en ruine), et qui ne sera plus en paix nulle part?

Est-ce moi qui regarde, qui serais complice si je me contentais de voir la misère, si je ne dénonçais pas ceux qui l'organisent, qui en profitent, si je ne faisais rien pour la combattre? Pour empêcher que nos enfants ne deviennent ces chiens qui s'égorgent, des loups pour leurs semblables. Pour ne pas ressembler au gros homme qui lance des châtaignes aux petits pauvres, depuis sa fenêtre. Pour que la faim ne soit jamais un spectacle dont on puisse se repaître.

 

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 21/03/2017 15:42

De ces "faînes" j'en ai mangé, c'est sûr, je m'en souviens d'un coup, parce que je lis ce mot, ce joli mot, oublié, sitôt revenu dans ses trois voyelles et trois qui sonnent doucement à la porte de l'enfance des petits hêtres qui n'oublient rien. Juste ils ne se souviennent pas toujours...