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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 11:43

Les petits bals ne sont pas tous perdus. Il m'en revient un, aujourd'hui, et bien que je ne sois jamais allé danser chez Tenthorey, qu'on n'y allait que pour travailler, à l'usine et à Éloyes, je reconnais la chanson. Chantée par Patachou ou Guy Béart, je saurai plus tard qu'elle a été écrite par André Hardellet, et cela ne changera rien à l'affaire, je l'entendrai toujours comme au premier jour:

« Si tu reviens jamais danser chez Tenthorey

Un jour ou l'autre... »

Une image d'Épinal et de ce temps-là. Quand le textile donnait du travail à tout le monde. Un logement. Un stade. Et qui portait le nom du bienfaiteur. Marcel Boussac, par exemple. Il employait les parents. Accueillait les enfants dans sa colo. Toute la famille y allait. À la filature et tissage. Ceux qui n'étaient pas maçons -Italiens. Depuis l'arrière grand-père (côté paternel) qui fut coupeur de couleurs. Jusqu'à la grand-mère (côté maternel) qui était bancbrocheuse. Chez David et Maigret, et non chez Tenthorey qui avait des bureaux à Épinal, son siège social (Place Stein je crois, ou Quai des Bons-Enfants), mais son usine à Éloyes. Où elle est toujours. Où elle a fêté il y a peu ses 110 ans. Selon Vosges Matin. Et ses récents succès. Les sacs citoyens. Des sacs en coton biologique réutilisables et équitables.

Tenthorey, c'est un nom qui revenait. Déjà. Dans les repas du dimanche, les conversations des hommes. Qui refaisaient le match, préparaient le suivant, et inventaient, bien avant Vincent Delerm, le name dropping. C'est là que j'ai dû l'entendre. Quand ils évoquaient le Paul. Le Paul Jeangeorges. Qui était pour moi un fantôme, bien qu'il fût vivant. Et un de leurs copains. Moi je ne le connaîtrais jamais que de nom.

Tenthorey, c'est autre chose. Une chose que j'ai rencontrée. Forcément. Touchée des yeux. En suivant mon père et mon oncle à Éloyes, pour le derby. Qui opposait le SAS (le Stade Athlétique Spinalien) et le FC Éloyes. Un match de championnat ou pour la Coupe de France. Il avait lieu à Éloyes, au stade Victor Tenthorey, et c'était ma sortie du dimanche. Mon petit bal à moi. L'accordéon musette à la mi-temps, comme à Beau Désir mais sans l'été dans les arbres. Ici l'hiver jouait les prolongations. Il faudrait encore attendre, pour la limonade. Et même pour les jonquilles. Se contenter d'un Viandox et garder les marrons dans ses mains le plus longtemps possible. Les esprits s'échauffaient comme il faut, sur le terrain, mais autour on se les gelait. Mon oncle qui, en sa qualité de comptable, serait trésorier du club ou l'était déjà, contestait le résultat (défavorable au SAS), reprochait à l'arbitre ses décisions, aux supporters adverses leur manque de fair-play, tandis que mon père protégeait l'homme en noir qu'il avait désigné ou interrogeait les joueurs et les dirigeants pour son article (il paraîtrait le lendemain dans La Liberté de l'Est). Je crevais de froid, dans ce bal, pourtant je n'étais pas non plus pressé de fermer la parenthèse. J'ai toujours autant de mal à la fermer. C'est pourquoi ce bal chez Tenthorey me revient aujourd'hui.

Tenthorey existe, quand Temporel ressemblera toujours à ces noms qu'on entend pour la première fois, enfant, qu'on reçoit comme autant de noms propres, qu'on passe sa vie à tenter de remotiver. Tenthorey a 110 ans et l'entreprise n'a pas pris une ride, sur elle le temps glisse. Comme l'eau sur votre sac en coton publicitaire ou votre sac littéraire personnalisé. Alors que Temporel appartient au passé, dès qu'il apparaît, ce nom est un signe vide. Un signifiant absolu. Une invention de poète pour dire le temps perdu et retrouvé. Et à nouveau perdu.

Écoutons-le quand même, ce poète. Donnons-lui le temps.

« Aujourd’hui, alors que mon capital de sable a dangereusement baissé dans le haut du sablier, il m’arrive de sentir avec une acuité poignante cette incessante hémorragie de temps vivant qui s’écoule de moi; je perds mon temps comme un sang précieux, alors que je n’en ai jamais eu autant besoin. » André Hardellet, Donnez-moi le temps.

 

 

à Cyril Anton qui m'a donné l'idée de ce texte

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 10/03/2017 00:17

cette demi-éclipse de pierre, je la vois comme la compression du temps passé sur le présent, sa non clôture comme un écho à la dernière supplique : donnez-moi le temps! encore un petit bal avant que tout ne s'arrête.

Pascale 10/03/2017 09:52

concrétion, bien sûr, oui
compression m'est certainement venu, inconsciemment sciemment, parce que sculpture, et plus qu'une éclipse, une virgule qui se lève.

Denis Montebello 10/03/2017 09:33

Une compression du temps, oui, ou une concrétion.