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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 07:50
Les gobelets de Vicarello

Les gobelets de Vicarello

Pour célébrer ses 66 printemps, un Américain a couru 1 mile (1,6 km environ) tous les jours pendant un an. Et bu aussi une bière différente tous les jours. Il a donc, selon le site qui mentionne son exploit, couru 3138 km et bu 366 bières. Je n'ai pas recompté, mais ce doit être ça.

Pour mon anniversaire, j'ai d'autres idées, non moins originales, non moins difficiles à réaliser, qui me permettraient non seulement d'arriver au même âge en pleine forme -une forme olympique, si l'épreuve figurait aux prochains Jeux, et s'ils avaient lieu demain-, mais aussi de retrouver mon nom dans les meilleurs sites dédiés au running, voire dans L'Equipe.

Boire un verre de Vicarello, par exemple. Un dernier pour la route. Quatre verres, car c'est un grand âge. Une belle fête. Et si aucun ami ne répond au nom de Sam, j'ai un Raoul qui ferait un excellent Capitaine de soirée. Boire un verre de Vicarello, donc, et même quatre. Boire dedans, et non ce qu'il y a dedans. Ce que j'aimerais, pour mon anniversaire, c'est boire dans un des gobelets d'argent, voire dans les quatre, et qu'importe le contenu, pourvu que j'aie l'ivresse. L'ivresse du voyage.

Ce voyage, il est écrit sur le flacon, et on n'a pas besoin de boire du vin, de la bière ou de la Vicarello pour connaître l'ivresse (ma fille me passait la bouteille d'eau, chaque fois que je lui demandais la Courmayeur, c'était un jeu entre nous, mais un jeu sérieux, pour elle c'était et ça ne serait jamais que de l'eau). Il suffit de le caresser, ce flacon, de le caresser des yeux. De lire ce qui est écrit dessus et qui est un itinéraire.

On ne se voit pas boire, aujourd'hui, dans un itinéraire. Ou, pour le dire autrement, on n'imagine pas qu'une coupe raconte à celui qui la porte à ses lèvres, qui s'apprête à la vider, tout le chemin qu'elle a fait pour arriver jusqu'à lui. La route suivie, avec les étapes. Les distances. Depuis Gades (Cadix) d'ou elle est partie, jusqu'à Rome où elle allait. En suivant la voie Domitienne et en passant par le col de Montgenèvre. Jusqu'à Rome où elle ne devait pas aller. Du moins pas tout de suite.

Car ces quatre verres d'argent qui ont la forme, cylindrique et plus ou moins allongée, de bornes milliaires se sont arrêtés à Aquae Apollinares, près du lac de Bracciano, où ils ont été découverts. Dans la roche d'où jaillissent les eaux chaudes et bienfaisantes. Dans les offrandes à Apollon ou aux nymphes. Trois d'entre eux en 1852, le quatrième en 1863. Il leur aura fallu des siècles, et bien que la route fût toute tracée, et plutôt quatre fois qu'une, pour arriver à Rome. Où il sont conservés, au Palazzo Massimo (aux Thermes de Dioclétien), où ils tentent de faire oublier leur longue carrière d'objets votifs pour calmer, en la réveillant, notre soif. Et ils y parviennent!

La Pátera de OtañesPlus j'en parle, plus je trouve qu'ils ressemblent à nos gobelets de curistes (on voit les mêmes sur la célèbre Pátera de Otañes, un plat en argent où sont représentés les différents usages qu'on faisait, à l'époque antique et dans ces thermes, des vertus médicinales de l'eau, ainsi que sa commercialisation), à ceux qu'on remplit, timidement, à la Bourboule ou à Plombières, et qu'on a un peu de mal à avaler. Comme toutes ces informations (sur une si petite surface!). Et ces kilomètres: 2.723,2 km, si mes calculs sont bons. Ces quatre gobelets constituent un précieux document, et d'une grande fiabilité, cependant il faut savoir que c'est une cure qu'on entame avec eux, et pas uniquement de jouvence.

Vous trouvez que j'exagère? Vous avez raison. Ce n'est quand même pas la mer à boire. Ou plutôt si. La mer eût été un chemin moins ardu, moins périlleux que cette route qui, avant de devenir la fameuse et roulante via Domitia, doit traverser la Sierra Morena et retrouver, l'espace d'un roman, le Camino de Anibal. Un roman qu'il vous appartient d'écrire, moi j'ai mieux à faire. Un long trajet à accomplir. Des horaires à respecter. Des objectifs à atteindre. Je ne veux pas m'égarer, perdre de vue mon sujet. Qui est ce voyage à Rome, à la source située 30 kilomètres au nord-ouest de Rome pour prendre les eaux. Et remercier Apollon. De ses guérisons passées et à venir. Avec ces quatre timbales à boire déposées comme présents. Si elles servaient de guide postal, je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elles furent ici utilisées comme ex-voto. Le voyage s'est bien déroulé, sans pépins majeurs. Un voyage dont ces gobelets donnent à l'Apollon de Vicarello l'itinéraire depuis Gades, avec les relais de poste, les noms des stations, et les distances exprimées en milles au cas où il oublierait.

J'ai du latin à traduire. Des problèmes à résoudre. À commencer par l'hexamètre. Qu'il ne viendrait à l'idée de personne, maintenant, de transvaser dans l'alexandrin. Fût-il de longueur variable.

J'ai à dire adieu à mon livre. À lui indiquer la route. Il la connaît aussi bien que moi, peut-être même mieux, mais il ne m'a pas semblé inutile de lui rappeler sa mission. Qui est de parler de moi. À des amis restés au pays, des amis chers que je n'ai pas vus depuis trente-quatre hivers. De me trouver à Bilbilis, ma vieille ville natale, une riche veuve, une belle retraite pour oublier les embarras de Rome. Les conjurations. Ma disgrâce.

La route, il la connaît, il l'a lue dans un poème de Martial, et je n'ai pas besoin de la lui redire. C'est celle qu'ont suivie les quatre gobelets d'argent, mais dans l'autre sens, et en plus rapide, car elle évite le col de Montgenèvre et va, par la mer, directement d'Ostie à Tarragone (cela prend quatre jours).

Pour remonter ensuite à Bilbilis - à Calatayud, si cela vous chante davantage.

 

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 07/03/2017 10:10

Quelle ardeur! ici on ne boit pas le calice jusqu'à la lie, on lit ce texte empli de délices. Vin, bière et eau (pourvu qu'elle "pique" disent les enfants, qu'elle fasse des bulles), le menu me va.

Denis Montebello 10/03/2017 09:25

Le menu me va aussi, le minuscule, le rien qui habille.