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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 15:14

Nous nous interrogions sur le sens à donner à cette expression, une femme en cheveux. Vieillie, là nous étions d'accord, et heureux qu'elle fût passée de mode, mais pour les uns synonyme de « tête nue », pour les autres, cela voulait dire « sans chignon », et ce n'était pas la même chose. La tradition voulait que les cheveux fussent tenus -comme était tenue, comme devait être tenue la maison. Une femme qui avait les cheveux libres, un drame l'avait chassée de sa chambre, elle était sortie précipitamment sans s'être coiffée, ou bien elle le faisait exprès, par incurie ou provocation, c'était une souillon ou une gourgandine, et le vocabulaire de l'époque remettait de l'ordre dans tout ça, dans sa chevelure comme dans sa conduite. Chacun et chacune, surtout chacune, à sa place. Chez moi, en Lorraine, c'était une évaltonnée, un mot où il y a du valet, du valet qui s'émancipe, qui croit pouvoir sortir impunément de son rang, échapper à sa condition, et le terme, comme l'expression femme en cheveux, renvoie la jeune folle à sa cuisine et à son ménage, lui rappelle son rôle, la ramène manu militari à la maison.

Certains d'entre nous prétendaient qu'il y avait plusieurs façons, pour les femmes, d'affirmer leur indépendance. Il fallait oser abandonner la coiffe, paraître « tête nue », sans chapeau, sans mantille, sans même un fichu de couleur vive, mais aussi en cheveux. Et cela ne fait pas forcément d'elles des femmes de mauvaise vie. Ou qui se laissent aller, qui n'attendent plus rien de la vie, qui se fichent du qu'en dira-t-on. Elles peuvent se libérer en laissant flotter leur chevelure, pour ressembler à un poème de Baudelaire, ou en se coupant les cheveux, parce que les femmes, pendant la guerre, ont travaillé et combattu comme les hommes, et qu'à la Libération elles se libèrent aussi.

D'autres encore évoquent la coloration végétale, parlent d'une lumière qu'on se met sur la tête.

C'est ainsi que nous transformons, au fil de la discussion, un cabinet de curiosités en forum, la mort en vie. Nous sommes, dans le salon de Madame Filosa, avec la collection de traces que nous donne à voir Sofie Vinet, loin des « forteresses de la solitude », bien loin de l' impression de « gel mortuaire » qui caractérise, selon Umberto Eco, les cabinets de curiosités et les musées Grévin. Nous nous installons dans une installation, et c'est un musée vivant que nous visitons. Des paroles que nous écoutons (on entend également, si on les écoute bien, le tracteur et les oiseaux). Des paroles brodées, sur lesquelles il n'y a pas à broder. Des vies. Minuscules et encloses, pourtant elles ont beaucoup à dire. Elles sont là, murmurent-elles, parce qu'elles le valent bien. Parce qu'elles le veulent bien. Personne ne les a obligées à pousser la porte de ce salon de coiffure, à se livrer, corps et mémoire, à une artiste qu'elles ne connaissaient pas, à laisser une part d'elles-mêmes, à offrir à notre regard et à notre oreille un peu de leur intimité. Des histoires qui rencontrent parfois la grande, réveillent des souvenirs douloureux, et qu'on peut lire ici. Mais si le temps apparaît, avec cette horloge un peu kitsch qui montre qu'il marche toujours, qu'il n'a jamais cessé de manger ses enfants, ce sont d'abord des temporalités qui sont réunies, mêlées pour faire image. Des vestiges matériels. Un assemblage archéologique. D'aucuns diront qu'on les a cousus ensemble, ces fragments, que c'est un travail de rhapsode. Que c'est la création de Sofie Vinet. Dont elle nous livre à son tour les étapes, le processus, et qu'elle nous propose de suivre.

C'est à cela que nous invite Madame Filosa, dans son salon: à tisser, à regarder ce recueil de traces comme l'ébauche d'un texte, et bien sûr à l'écrire. Notre nid. Et si nous n'y arrivons pas, il y a tout ce qu'il faut dans son jardin, des herbes, argiles, cheveux, des petits bouts de fil rouge, et même des oiseaux!

 

SOFIE VINET

LE CABINET DE MADAME FILOSA 

Installation

Du 18 janvier au 11 mars 2017

Espace d'arts visuels Le Pilori

1, place du Pilori à Niort

 

 

Texte à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine N° 116.

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Denis Montebello
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Pascale 14/03/2017 20:22

J'y suis passée!!! et, faut-il l'avouer ou faut-il mentir... suis repartie dans l'instant. Quelque chose en moi m'a transpercée, je pensais, -mais pourquoi diable, c'est le mot- cette pensée m'est-elle venue?- aux chevelures scalpées, rasées, de sinistres mémoires, qui m'ont rendu impossible le "balayage" filosien. Sûr, ce devait être des récits entendus dans l'effroi de la petite enfance. Je dois avoir un problème...
"en cheveux" : tête nue, sans foulard, sans chapeau, sans couvre-chef, sans fichu....C'est ainsi que je l'ai toujours entendu et compris. C'est en ce sens que l'expression, quand elle se disait encore, était prononcée, sans connotation péjorative, et pourtant, je n'ai pas toujours entourée de bienveillance.