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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 16:30
Le prophète François

Ce billet de 50 euros, s'il était tombé de la poche d'un touriste parti récupérer sa voiture au parking Talete, n'aurait pas été perdu pour tout le monde, pas longtemps vu la foule qui se presse au marché ou pour visiter Ortygie, ni oublié par le libeccio, c'est forcément un faux. Inutile de se fatiguer à le ramasser.

Songeons plutôt à cette scène de La nuit du chasseur où Pearl joue avec les billets du hold-up dans la cour de la maison, au gros plan sur la poupée face contre terre, les billets étalés ou lui sortant du dos, sur ses mains qui découpent les billets. J'entends les bruits de découpage. Ce que la petite fille veut dire, quand elle se penche pour poser deux découpages côte à côte. L'histoire qu'elle se raconte. Une histoire dont ils sont les protagonistes. Son frère et elle. Son frère qui a pour mission de veiller sur elle et sur leur secret: le butin caché dans la poupée. John et Pearl sont unis par des liens fraternels très forts, mais aussi par la connaissance de la cachette. Et menacés par l'avidité meurtrière de Powell. Peu après, on voit deux découpages poussés par le vent à droite et à gauche de Harry Powell qui ne s’aperçoit de rien et se retourne vers John.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'y songe parce que nous avons marché, il y a deux jours, de Fonte Ciane jusqu'à l'embouchure de ce petit fleuve au nom pas plus bleu -verde-azzurro- que les eaux.

Nous sommes descendus avec lui, aussi mollement que lui, vers une mer qu'on n'atteint jamais. Mais notre but n'était pas le panorama: Syracuse, nous voyons cela tous les jours, l'île d'Ortygie, c'est là que nous logeons. Non, ce que nous voulions, c'était imiter Cicéron en nous baladant en fin d'après-midi et dans une forêt de papyrus, aller parmi les roseaux et les iris jaunes, dans des marais où l'on aurait peut-être le bonheur de rencontrer, sinon des crocodiles, du moins une tortue. De photographier, depuis un petit pont, le Nil avec ses papyrus et ses roseaux, ses corbeilles transformées en berceaux, John et Pearl sauvés des eaux.

 

 

J'y songe parce que je lis depuis Palerme L'homme de dos, de Giacomo Cacciatore, un roman où il n'y a pas seulement de la caponata, il y a aussi Catena Ferrante, l'archétype de la vieille mère hitchcockienne, et un fils qui tente de lui échapper. Un cadeau de Massimo.

Je me souviens, en apercevant ce billet de cinquante euros qui est certainement un faux, de ma grand-mère -celle qui ramassait les jaunirés (les girolles comme on les appelait dans les Vosges, comme ce nom magiquement les appelait), qui les cueillait jusqu'au dernier, qui ne leur laissait pas le temps de repousser-, comme si elle avait voulu honorer sa méchante réputation dans le clan adverse, ressembler à tout prix à sa légende en remontant quelques centimes du caniveau, en brandissant son pauvre trésor et sa phrase:

« C'est le début du million! »

Je me revois poursuivant la cueillette dans mes rêves, arpentant les rues, battant les trottoirs, fouillant les coins, là où la poussière s'accumule, où poussent les mauvaises herbes quand on ne traite pas, où se cachent les trésors et ce ne sont pas toujours des faux d'époque, des assignats monétaires.

Je ferai donc comme dans mes rêves, fortune en me baissant, en ramassant ce que la mer ou le vent a déposé à mes pieds, a mis sous mes pieds, je ne passerai pas à côté de ma chance.

Et si c'est un faux que j'ai trouvé sur deux dalles inégales de Syracuse, c'est aussi du temps, le temps retrouvé et c'est un autre trésor. Autrement précieux.

Voici donc le miracle. Et l'auteur du miracle. Il s'appelle François. Le prophète François. « Quand j'étais petit, m'explique Marco (il s'obstine à m'appeler Professore, il est d'une famille de professeurs, le seul à avoir fait militaire, l'Albanie, mais il a quitté sa révérence forcée pour un sourire complice), il existait déjà! Il doit bien avoir cent ans! »

Je remercie Marco. Per la sua cortesia: il nous a magnifiquement accueillis dans son Bed and Breakfast, accompagnés jusqu'au parking, il nous a même aidés à mettre les valises dans le coffre.

Je remercie François. Pour son dernier miracle. Celui du temps retrouvé. Sur deux dalles inégales de Syracuse. Et je glisse son billet de 50 euros dans mon portefeuille. Au cas où j'aurais une petite faim à Palerme. Et une brutale envie de pani ca' meusa: de « pain à la rate ».

 

 

 

Le prophète François

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 05/05/2017 11:30

Puisque je suis à l'heure des repentirs et des corrections, je rectifie : bien sûr, en sicilien, ce n'est pas "i pani" mais "ù pane", et même avec un accent aigu, mais mon clavier n'entrave pas le palermitain!

Pascale 28/04/2017 00:12

ah! Denis,i pani ca' meusa, du pur sicilien, aucun milanais ne peut comprendre. Les meilleurs sont sur le port de Palerme. Dans des chaudrons crasseux et gras, et l'oignon qui coule de toute part. A la rate, mais aussi, mais surtout, au boudin. Souvenir des Normands, de passage pour presque un siècle, mes ancêtres aussi. Le boudin noir à bord de quai.
(le billet de 50.... celui qu'un électeur facétieux a glissé dans l'enveloppe, traversé par le message "pour Pénélope"???)