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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 07:46
Le bateau des morts

Dans quoi j'ai rêvé cette nuit, dans quel bateau. Si elle était là à mon réveil, si elle voulait bien à son tour écouter, si elle entendait quelque chose à mon patois. C'était le bateau des morts, je lui dirais.

De lui je n'ai pas gardé trace. J'étais dedans et je ne voyais pas à quoi il ressemblait, je ne sais toujours pas. Si c'était le Hollandais Volant ou la barque qui dépose à Riva le Chasseur Gracchus, quelles mers, combien de siècles nous avions traversés, sur quelle rive de quel lac italien s'achevait notre errance, si même nous étions arrivés. Si j'étais seul à bord, avec ma cargaison. Si j'étais des morts que transportait le navire, de l'équipage ou encore le pilote. Si le navire avait un pilote. S'il en avait un, je l'étais sûrement, et un pilote heureux. Dans mon rêve, car dans la réalité c'est autre chose. La seule fois qu'on m'a confié la barre, le bateau a failli se retourner, et je suis resté trois jours avec le mal de mer. Cette nuit, je jubilais. Comme un qui a trouvé son île, pressé de raconter sa navigation. De se réveiller pour raconter, à celle qui déjà boit ses paroles, son rêve. Ou, pour revenir à Esnandes et à son église, comme un qui veut se substituer au guide, faire la visite à sa place. Ou qui lui souffle ses mots.

Et c'est un peu ce qui s'est passé. Sur le chemin de ronde, au moment de redescendre. La jeune fille avait mentionné la découverte, à proximité de l'église, d'une nécropole gallo-romaine. Elle avait montré, à droite du portail, une statue sans tête mais avec un manteau, peut-être Saint Martin. Les boucliers ornant la façade, évoqué les Lusignan. D'où, je la prendrais au retour en photo, la rue de Chypre que nous avions empruntée avec nos vélos. Église à trois vaisseaux, continuait-elle, cinq travées et à chevet plat. Maintenant nous allons voir les bateaux gravés dans la pierre, de grands voiliers mais aussi l'acon, un petit bateau rudimentaire utilisé par les conchyliculteurs de la baie de l'Aiguillon. Vous les voyez arriver, sur cette vieille carte postale. Elle nous tend la carte postale. La mer, il faut l'imaginer, venait jusqu'ici. L'église la tenait en respect. Elle éloignerait de même, une fois fortifiée, les Anglais. Ces graffiti sont des témoignages, ils ont une valeur documentaire et surtout une fonction d'ex-voto. Ce que confirme la concentration, sur les piliers près du choeur, de représentations.

J'avais suivi la jeune fille sur le chemin de ronde, ses explications tout en regardant en bas le cimetière qui jouxte et continue la nécropole. L'élève faussait discrètement compagnie à la maîtresse. Ou il brûlait de prendre sa place. Le prof revenait malgré moi, pressé de faire la leçon à la demoiselle, cours à sa place, de briller à ses yeux, de retrouver un public qui lui manque terriblement. D'exister à nouveau sous le regard de ces belles étudiantes qui font guides, le dimanche et pendant les vacances, pour payer leurs études ou leur appart à Poitiers. Si elles font histoire de l'art et archéologie.

Il n'est pas rare qu'on trouve, je poursuis, des tombes creusées dans les mosaïques, des squatters installés dans ce qui restait de la villa, avec leurs morts. Ou l'église occupe le sanctuaire primitif. Ou c'est la salle d'apparat centrale, souvent à abside, transformée en chapelle. Beaucoup d'églises ont été édifiées sur des vestiges gallo-romains. C'est ce que l'on observe à Thaims, le long de la voie romaine reliant Saintes au port antique de Barzan. Il y a, dans l'église Saint-Pierre, une plaque de calcaire représentant la déesse Epona et des éléments en marbre blanc où l'on reconnaît, sur un bas-relief, le pressoir de Bacchus. Ce qui prouve qu'on élevait des chevaux et cultivait la vigne, mais je ne veux pas vous soûler, mademoiselle!

Elle me sourit l'air entendu, complice, un oeil sur sa montre.

Le rêve emprunte ses matériaux -son décor, ses acteurs- à la journée qui précède, tout en les combinant avec des éléments plus anciens. Et le dessin, comme ce bateau qu'on peine à deviner quand la pierre est exposée aux intempéries, est quasiment effacé. Tout cela donne une image parfaitement anachronique dont le sens, le plus souvent, échappe.

Ici il emprunte à l'église Saint-Martin d'Esnandes ses trois vaisseaux, ses graffiti de bateaux et les maquettes suspendues, les tableaux de tempêtes, de naufrages, et le cimetière qui prolonge la nécropole. D'où le bateau des morts dans quoi je voyage. Pour mon plus grand plaisir. Celui d'avoir bien pédalé, sous un beau soleil et en longeant la côte, d'avoir vaincu ma flemme, atteint mon but: Esnandes et son église forteresse. D'avoir retrouvé (celui-là est moins avouable), à travers cette belle étudiante qui était mon guide et à qui je tentais de voler la vedette, un public. Et grâce à elle ma jeunesse.

Le rêve de cette nuit marquera ma journée. Il nourrira mes premières pensées, orientera mes recherches. C'est à lui que je dois le cône en bronze exhumé il y a trente ans en aménageant mon jardin de la rue des Violettes à La Rochelle et retrouvé ce matin. Ce petit cône en bronze dont je peux me proclamer, sans forfanterie, l'inventeur.

Un objet qui a sa place et sa page ici; et décrit ainsi:

« cône ou "talon", formé d'une courte douille conique décorée de moulures superposées, à base plate. Le sommet est protégé par un disque et la base, percée de deux ouvertures rectangulaires opposées, porte aussi un anneau latéral débordant. »

Ce cône ou ''talon'' launacien est assez facile à situer: entre le VIIIe et le VIe siècles avant notre ère, dans le Bas-Languedoc où sont enfouis de nombreux lots d'objets en bronze. Le plus connu est le dépôt de Launac à Fabrègues (Hérault), mais on en signale un, de la fin de l'Âge du bronze, à Meschers-sur-Gironde, un autre à Azay-le-Rideau.

Sa nature et sa fonction sont plus incertaines. On hésite entre le talon de lance, la poupée d'arc, et un élément, à déterminer, du harnachement. S'agit-il d'une arme de chasse ou de combat, ou faut-il y voir, comme cela se murmure, l'extrémité latérale d'un mors? Faisait-il partie d'un dépôt qui aurait été dispersé lors de la construction (dans les années 30, favorisée par la loi Loucheur), ou le lot est-il sous la maison, ou quelque part dans mon jardin? Je n'ai pas retourné la terre pour savoir si le fondeur a caché d'autres objets. Si c'est la cachette d'un fondeur. Si c'est l'oeuvre, ce trésor, d'un chasseur-cultivateur.

Je veux croire qu'un paysan-guerrier habitait là, dans ce qui est aujourd'hui chez moi, qu'il y garait son cheval. Que pour moi l'aventure continue. Quelle formidable odyssée me propose, ce matin, le petit cône en bronze! Enfoui depuis des siècles et découvert par hasard il y a une trentaine d'années. Oublié là, sous un pommier, et c'est ce qui l'a sauvé. Le pommier était malade, j'ai dû l'abattre, le déraciner, mais le trésor, s'il y avait d'autres outils, des armes, des bijoux du même métal, a miraculeusement échappé à ma pioche.

Un curieux processus de thésaurisation qui me transporte de l'arc atlantique vers la péninsule italienne, la Sicile, et jusqu'en Grèce où des objets en bronze, dont des ''talons'' launaciens, ont été retrouvés dans certains sanctuaires archaïques.

Et cela, bien que je ne possède plus la pièce. Donnée au professeur et archéologue qui m'accueillait dans son Académie (il en était le vice-président). Contre-donnée plutôt, car il m'avait offert, à mon arrivée, des POETAE LATINI VETERES qu'il m'arrive encore de consulter.

De ce cône ou ''talon'' launacien je n'ai plus de nouvelles. Ni de son nouveau propriétaire. Depuis que j'ai démissionné de son Académie et renoncé à l'immortalité.

Je n'en voyage que plus léger. Et heureux.

 

 

Le bateau des morts

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 08/06/2017 11:50

C'est peut-être l'écriture qui nous tient par le talon, celui d'Achille bien sûr, pour éviter de tomber par dessus bord.