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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 09:00
La Sykopita de Corfou

Ce qui me retient chez les Phéaciens, bien plus que l'accueil légendaire, c'est la sykopita qui est dans mes images, elle nourrira mes envies de voyage quand je serai rentré. Aujourd'hui, elle me fait oublier Ithaque. Où la même sykopita m'attendrait, si l'idée me venait de pousser jusque là. Je peux rester à la Nausica taverna, à guetter la balle lancée de travers, les cris des jeunes filles affolées, plutôt rares sous les parasols et sur les transats de cette Ermones beach. Nous sommes le 6 septembre.

La même, c'est vite dit, et mal, car je ne retrouverais pas là-bas la curiosité -la merveille-, je ne revivrais pas la rencontre qui transforma mes errances en idylle. La cellophane a remplacé les feuilles, on cherche en vain le fil, la ficelle. Certaines recettes, je les ai lues, ajoutent du miel, des noix, des amandes, deux ou trois cuillers à soupe d'un Cognac qui est sûrement du Metaxa. C'est, sans l'avoir goûtée, sans que cela soit utile, une version édulcorée de la chose: le poivre noir a disparu. On a changé de monde, perdu sa rude beauté. On a quitté les desserts corfiotes pour des baklavas.

Cela, un voyageur pressé, distrait ou peu curieux le remarque. Quelqu'un qui n'a pas l'amour du détail, de goût pour la nouveauté. Pour ces choses tellement vieilles qu'elles paraissent neuves. Quand elles apparaissent. Au marché de Corfou. Sous un nom anglais, Fig Pie, mais je ne pense pas que cela parle davantage au touriste. Qui n'a d'yeux que pour les petits calamars et poissons frits. Il ne se demande pas si des choses belles à voir -à condition qu'il les voie- sont aussi bonnes à manger. Quand elles se mangent, comment. Les Grecs ont de drôles de façons d'appeler les choses, une langue bizarre. Qui a le même mot, glossa, pour la langue qu'ils parlent, et pour la portion de sole qu'ils vous servent au restaurant. Qui appellent « coloquintes » nos courgettes, courges, la butternut par exemple, si bien qu'on ne sait jamais ce qui se mange et ce qui est là seulement pour la décoration. Regardez la sykopita. Regardez-la dans la cagette où elle est exposée. À côté de l'ail. De l'ail, mon voisin anglais en demande, en purée pour accompagner ses gavros. Et la sykopita? Fait-elle autre chose qu'un tableau? Un petit tableau. Une image à emporter, à déguster chez soi, quand on aura retrouvé sa maison. Et pas forcément sa raison.

Je ne sais pas à quoi elle joue, celle qui me voit ralentir, sortir mon portable et approcher mon petit oeil de la cagette où est exposée son oeuvre, si elle entend renouveler le genre de l'ekphrasis en décrivant le tableau qu'elle a devant elle et que je m'apprête à prendre à nouveau en photo, avec la cagette d'ail à côté, pour montrer qu'il y a à voir et à manger, même si les deux se mangent, je ne sais pas si elle fait la marchande (des quatre-saisons) ou l'artiste.

C'est une forme parfaite qu'elle propose au chaland, de la beauté à consommer chez soi. La sykopita que je lui ai achetée il y a quatre jours n'est plus qu'un souvenir. J'espère en trouver une autre au Duty Free ce soir, une qui donne à celle qui n'a pas eu ma chance le goût de Corfou, l'envie de m'y accompagner si l'occasion se présente d'y retourner, d'y passer ensemble une semaine ou deux en août. Le mois qui sèche le mieux les figues.

La sykopita, ce sont d'abord des αυγουστιάτικα σύκα, des « figues séchées en août ». Et qui ont fermenté.

Je revois le kéfir de ma tante, les figues qui montent dans le bocal en verre. Et qui faisaient pétiller nos étés. Même quand il pleuvait.

Me reviennent surtout les figues blanches -vert pâle- qu'on a mises à égoutter, un étal plus loin, dans une cagette exposée au soleil, inclinée, j'imagine, de façon à en recueillir le jus. Pour la fermentation, mais je me trompe peut-être.

Et celles que nous découvrons déjà beige clair, qu'on a dû retourner souvent. Et qui continuent de sécher, étalées sous un plastique transparent et à côté des tomates, disposées sur une pelle en bois (une planche à pain, à pita?) et sur un puits à Kouramades. Le troisième et dernier puits avant la Πλατεία Ελευθερίας, la Place de la Liberté où nous nous arrêtons.

Comment transformer un puits en séchoir à tomates et à figues?

Il n'y a pas un chat dans ce village, pas un seul petit chat famélique, je ne me poserai donc pas la question.

Comment transformer un café (fermé) en auberge espagnole?

En nous installant chacun à une table, à l'une de ces deux tables mises à la disposition du voyageur, de l'hôte comme disent les tombes, comme elles disaient quand elles parlaient. Elles sont une invitation au pique-nique, à sortir la graviera et le raisin achetés à l'épicerie miraculeusement ouverte.

Comme le village est vide (à cette heure), personne ne nous voit, personne ne nous dénoncera. C'est ce que je me dis en finissant mon raisin. Et en pensant encore (ou déjà) à la sykopita. Enveloppée dans ses feuilles, et joliment ficelée. Le sycophante, nous ne risquons pas de le rencontrer.

Avant d'être le délateur qu'on sait, le sycophante est celui qui « montre les figues », autrement dit ce qui est caché. Dans ses vêtements, si c'est bien un voleur qu'il balance, si ce qu'il cache est sans valeur ou les fruits du figuier sacré, c'est pareil, il s'en va cafter Denis pour le vol qu'il a fait, et gagner sa pita.

Je pense à la feuille de vigne qui était, je n'étais pas à la sortie du paradis, ni de ceux qui en étaient chassés, mais je peux l'affirmer, une feuille de figuier. Un vêtement qui cache mieux ce qui ne doit pas être montré. Je me dis que les Grecs ont cette manie de tout cacher. Leurs cheveux par des fichus, des chapeaux, leurs aliments sous des feuilles de vigne ou de figuier. Regardez les dolmades, les feuilles de vignes farcies. Et la sykopita.

Je la regarde, et mon artiste des quatre-saisons fait l'article. En grec. Elle vante le produit, en m'expliquant ce qu'elle a mis dedans, dans cette pâte et sous ces feuilles dont je me demande maintenant si elles sont de figuier ou de noyer. Si la feuille de noyer n'est pas toxique.

« Vino », elle répète (elle me prend pour un Italien?), et je ne sais ce qu'il faut entendre. J'hésite entre le moût de raisin (Μούστος σταφυλιών) et l'ouzo qui entre bien dans la composition de la sykopita. Avec le fenouil. Un palais distrait, un nez fruste, quasiment illettré, reconnaît tout de suite l'odeur anisée des bords de mer, comme un parfum de vacances.

Elle ne s'en souvient pas, mais je lui en ai acheté une il y a quatre jours. Je l'ai entamée, et même bien entamée. Et je peux révéler ce qu'il y a derrière le phénomène, dedans. Du poivre noir (πιπέρι μαύρο) que j'ai pris d'abord pour du gingembre. Girofle et cannelle. Je peux écrire, sans forfanterie, que je la connais. La Συκόπιτα Κέρκυρας, la sykopita de Corfou. De Chlomos dont c'est la spécialité. Je l'ai mangée, et pas seulement des yeux. Ou en la photographiant. Et j'ai adoré.

C'est une rencontre. Et toujours recommencée. Comme la mer qu'on voit si bien du petit cimetière de Chlomos. Où j'aurais bien ma tombe, mon oikos taphos, littéralement ma « maison tombe », suivie de mon prénom au génitif.

Seule la ficelle change. Celle qu'utilise la dame, si c'est bien sa production qu'elle vend au marché de Corfou, est un fil blanc, assez résistant. La ficelle est plus grosse, plus grossière et brunie qui maintient la chose que j'achèterai au Duty Free et qui voyagera avec moi. Dans mes bagages autorisés en cabine. Et fera voyager quand nous fêterons, comme il se doit, le retour à Ithaque. Et de la nostalgie.
Celle qui voudrait bien finir son marché sur une vente, rien qu'une de ces choses qu'elle a pétries de ses mains, malaxées longuement (elle raconte, en refaisant les gestes, le travail effectué pour leur donner cette consistance, cette forme que montrent, tout en la cachant, les feuilles de figuier ou de noyer dont elle les a enveloppées, avec tout le soin, les précautions nécessaires), celle-là est un peu lasse de les ranger, sa séance de pose terminée, et de les porter. Le modèle vivant va se rhabiller. Et manger un morceau, car il est bientôt quatorze heures.

Je l'ai vue il y a quatre jours au moment d'attaquer mes gonos, mes petits calamars frits. Remballer sa marchandise et partir avec son sac plastique. Le poser quelques mètres plus loin, puis disparaître.

 

 

 


 

 

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Denis Montebello
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pascale 11/09/2017 13:52

Suis tout étourdie, un peu tourneboulée, carrément (!) épastrouillée...
J'ai lu tout haut comme il se doit pour les grands textes.
Dégusté dans la lenteur les mots enrobés d'ouzo.
J'y étais, je confirme, feuilles de figuier au Paradis dont on ne devrait plus dire qu'il était Terrestre, quand on connaît Corfou, et quelques autres raretés semblables.
Bon, je relis.
Merci Denis!