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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 10:28
La brèche

Quand la brèche n'est pas la trouée accidentelle ou l'ouverture volontaire faite dans un mur, pratiquée par les assaillants dans un rempart, c'est un conglomérat, un bloc comme celui-ci, trouvé il y a quinze ans dans un coin du jardin où les propriétaires précédents, ou les habitants de passage, jetaient tout ce dont ils ne voulaient plus et qu'ils brûleraient.

L'endroit était bien choisi, contre la falaise, en bas, dans un renfoncement karstique, donc à l'abri du vent. Il y avait une raison qui ne m'échappait pas, d'établir là son brûlot, à l'emplacement des premiers foyers et pas très loin de la maison, ni trop près. À quelques mètres du four à pain, de la toute neuve cheminée avec son insert.

La logique, si évidente fût-elle, ne laissait pas de me surprendre. La permanence des activités, la vocation de certains lieux. On jette toujours au même endroit, pour livrer passage au temps. On ménage une venelle pour les hommes, pour les bêtes, on la garde libre. Le reste, on le brûle. Toujours au même endroit. Et quand on oublie de le brûler, c'est là que ça s'accumule. Les restes. Que la carrière s'installe. Qui fera de vous un chiffonnier. Un archéologue ou un artiste.

En attendant, vous dormez dans le lit de la rivière. Dans la pierre, avec tous ces fossiles, au fond de la mer. Vous vivez dans le bajocien. Parmi les ammonites. Vous êtes sur le chemin de Saint-Jacques, avec les coquilles. Avec ce « grous mille-pattes fossilé » que vous montra celui dont c'était le chemin. Qui passait plusieurs fois par jour, « pour faire marcher ses jambes ».

Voici donc la brèche qu'on a trouvée il y a quinze ans, en nettoyant le jardin. Parmi les déchets qui se sont accumulés. Dans ce qui ressemble maintenant à une carrière: un dépotoir. Il n'est pas difficile de reconnaître, cimentés dans la calcite, des stalactites: c'est ce que l'on voit au premier plan, le mikado. Les stalactites parce qu'elles tombent, ici elles sont tombées. Et les stalagmites parce qu'elles montent sont en voie de formation, ce sont les deux mamelons qui se dressent. Si on retournait ce bloc, on verrait encore trois silex, des bifaces. Inclus dans la brèche. Qui est donc une grotte en abrégé, avec le haut (les stalactites tombées), le bas (les stalagmites en voie de formation), et le sol qu'occupaient les premiers habitants, les hôtes de l'abri sous roche qu'il y avait là où est maintenant la maison; où les propriétaires ou les locataires successifs font leurs brûlots, quand ils n'oublient pas.

Je pense, en auscultant cette brèche, en l'écoutant, au douanier ou maître-chien que nous avions découvert par hasard sous son saule pleureur, derrière la pancarte « à vendre ». Il nous fit visiter la maison qu'il venait juste de finir -de retaper-, puis le jardin tapissé de petits cyclamens. C'était la saison. La dernière des Journées du Patrimoine, nous revenions de Bougon où nous avions revu nos tumulus, de La Mothe-Saint-Héray où nous avions acheté des fouaces. Le propriétaire se montrait particulièrement honnête, il ne dissimulait pas les contraintes (la tuile romaine, la couleur des volets), l'impossibilité de faire une piscine. « Nous sommes en périmètre archéologique!» Et, pour appuyer ses dires, il brandit une hache polie qu'il avait trouvée dans le jardin. Sans préciser où il l'avait trouvée. Si c'était à proximité de la grotte où il avait sa cave, ou en creusant une tranchée. Pour ne rien nous cacher, et tempérer notre enthousiasme, mais cela ne fit bien sûr que le renforcer. Nous n'hésitâmes pas longtemps.

Je songe aussi, devant cette brèche, à Pierre Bergounioux. Aux masques Senoufo qu'il fabrique. À sa façon de convertir un fer de houe en face humaine, de produire une copie de masque songhaï kifwébé, aux yeux et à la face tubulaires. Une copie de reliquaire bakota, à face lamellée. Je vois sa « sépulture néolithique »: un vague squelette sur un rectangle de fer. Je le vois coller, sur une plaque d'aggloméré, des paquets de Gauloises qu'il gardait sans but. Visser la compression de Gauloises dans un cadre confectionné à cet effet. Gauloises, ce collage, donne une idée de l'identité qu'il se forge. Et de la manière qui est la sienne. Ce sont des pièces qu'il choisit en raison de leur ressemblance, puis qu'il soude ensemble afin d'obtenir des copies de masques.

Cette brèche est l'oeuvre de la nature. Qui sait très bien imiter l'art, quand elle veut. Quand on n'y prend pas garde. Elle sait comme lui, mieux que lui parfois, nous surprendre. Cette brèche accidentelle -ou trouvée accidentellement-, je la regarde comme un bloc. Et pas comme une image. Elle est bien trop homogène pour être une image. C'est un bloc de temps. Un sol, capable de faire habiter les plus nomades, de leur offrir une résidence qui les fera voyager. C'est pourquoi nous nous décidons. Et si vite.

Cette brèche qui fait bloc, et même un sol, est malgré elle un trou. Non seulement parce qu'on entre avec elle dans le karst, mais aussi parce qu'elle ouvre devant nous et sous nos pieds (quand on la trouve par accident) ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps ».

Cette concrétion -ou compression- est l'oeuvre de la nature, mais elle garde aussi la trace des premiers habitants. Avec le mikado des stalactites et les deux mamelons dressés, ce bloc fait penser aux « fragments d'un discours amoureux ». C'est le titre que je donnerais volontiers à cette sculpture. La seule intervention que je me permettrais. Moi qui ne forge pas, ne soude pas, ne suis même pas capable de coudre ensemble les textes que je tisse.

Et bien entendu je n'aurai pas le culot de signer une oeuvre qui n'est pas de moi.

 

 

Ce texte a été traduit en italien par Angelo Rendo que je remercie vivement. Vous  pouvez le retrouver sur Nabanassar.

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commentaires

pascale 03/11/2017 16:39

La brèche fait oxymore : bloc et trou. Et l'écriture qui faufile et surfile dans le temps le grand motif de méditation de la permanence des choses dans la dissolution des êtres. Une page troglodyte et bajocienne, à remettre dans le grand livre du monde. Merci Denis