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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 11:18
SÈVRE, EAUX FORTES

 

Des cours d'eau peu considérables (un titre et un auteur, Jean-Loup Trassard, que Vincent Dutois affectionne), la Sèvre n'est pas le moindre. C'est, au sens strict, un fleuve. Un fleuve de 158,4 km. Difficile à situer, et charriant une histoire moins complexe que le Danube, la Sèvre Niortaise ne peut pas prétendre aux grandes fresques. En revanche, elle inspirera le graveur, et cela donnera 39 pages d'eaux fortes. Et de superbes repentirs.

Commençons par la source:

« L'hydrologie est formelle : ça naît à peu près ici, vers le bord inférieur gauche de la carte d'état-major. Une maçonnerie de pierres inégales enfonce un petit égout sommaire dans le talus. Conduite, l'eau utérine, épaisse et très froide, goutte dans une mare ancienne qui elle-même la verse dans une grande vasque calcaire, où elle décante et se nettoie à la lumière. Puis, d'un bec taillé elle repart au sous-sol, on la suit au trait de verdure mate appuyé qu'elle laisse dans les prés sales. Elle enjambe des haies par en dessous et aux intempéries de décembre soulève, comme à la force de l'épaule, une route secondaire qu'elle disloque. »

Sa source n'est finalement pas plus facile à trouver que celles du Danube en Forêt-Noire, un fleuve devenu roman, celui de la Mitteleuropa selon Claudio Magris, ou bien, si comme Emmanuel Ruben on choisit de le remonter à vélo depuis son delta, celui d'une Europe interdite aux migrants et ressemblant de plus en plus à Europa-Park.

Suivant sa pente (pas du tout nostalgique, on se demande bien dans quelle patrie on pourrait retourner), Vincent Dutois a choisi de descendre la Sèvre Niortaise jusqu'à la baie de l'Aiguillon qui est là mais sans son nom. Comme Exoudun, Saint-Maixent, Niort ou Marans que l'on reconnaît au passage. Ou les écluses du Brault. Où l'on voit parfaitement, malgré l'absence d'effets de réel, ou grâce à elle, dans quoi elle se jette, dans quel rien:

« Ce rien, mal dessiné par un amateur, ou par un esclave têtu, désignait une sorte de bout du monde qui avait, par imitation avec le ciel, l'allure d'une constellation, d'une mer intérieure dans une mer sans fin. C'était un rien qui durait depuis longtemps. Quelques hommes hardis sautaient sur le dos de monstres marins, qui pullulaient, pour atteindre après après une série de bonds des îles imprécises. Là, devenus fous, ils taillaient des mégalithes. »

Tel est le poème de la mer dans quoi il se baigne, à la fin. Ce Bateau qui ne dit jamais je et qui est si peu ivre. Les voyages en extase, le sentiment océanique, ce n'est pas pour lui. Lui, il suit sa pente qui est aussi celle du fleuve, très faible, avec des biefs qui offrent à l'aquafortiste l'occasion d'exercer ses talents. Et au lecteur que nous sommes cela à cueillir :

« Chacun sait où les collines déposent le jeune fleuve : plus bas. Dans un évier de roches coupantes, sur lesquelles des fougères, des mousses et des grandes plantes à couronnes, volutes et cols évasés, asphodèles et sureaux, ronces, épines, accrochent le décor rugueux d'une région intérieure où l'église aussi bien que la police ont toujours rechigné à crapahuter, à évangéliser, à même afficher les lois et les décrets. »

Le décor est planté, mais l'idylle dans quoi on aimerait s'installer, à quoi on voudrait au moins s'attarder, devient une succession de tableautins écrits à l'aide d'un mordant qui est ici l'ironie. Comme si l'artiste voulait nous montrer, avec ces trois « Parques au lavoir », ces « quatre frères tous-pareils », et la « gardienne de la source », que « ce pays a le goût de la fée et du qu'en dira-t-on. » Comme s'il fallait désenchanter le paysage aussitôt qu'il apparaît. L'endroit, tout en prés sales, ne serait donc pas venimeux qu'aux arbres.

L'eau est trop placide (elle « descend par l'est »), elle n'est pas assez noire pour faire de la Sèvre un fleuve des enfers. C'est, comme dirait Mallarmé dans le Tombeau de Verlaine (Verlaine caché dans l'herbe), « un peu profond ruisseau ». Qui cascade gentiment, comme le Styx en Achaïe, dans le Péloponnèse, et où il fait bon, quand on a bien marché, se tremper les pieds.

La Sèvre que nous découvrons ici (décachons serait le mot juste, mais tout le monde n'entend pas notre patois) invite à d'autres plaisirs. Celui de la réflexion, d'une véritable réflexion, comme l'exige la gravure à l'eau-forte. Qui privilégie, Vincent Dutois le rappelle avec son livre, la lenteur, le repentir : une élaboration en plusieurs temps.

 

Vincent Dutois, SÈVRE, EAUX FORTES , Le Réalgar, mars 2020, 4,50 € .

Photos Vincent Dutois

Photos Vincent Dutois

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commentaires

pascale 15/05/2020 08:18

Cette Sèvre - modeste fleuve en effet - pour elle-même et notre plaisir de lecteur(s) est ici indissociable d'une écriture tout sauf ordinaire. En cela elle est grande et magnifique.

Denis Montebello 15/05/2020 09:22

Cette Sèvre est d'abord une écriture, et qui ne nous laisse jamais sur la rive. Merci Pascale.