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3 juillet 2020 5 03 /07 /juillet /2020 08:23
 © Crédit photo : XAVIER LEOTY

© Crédit photo : XAVIER LEOTY

Comment elle en est arrivée là, par quel couloir lézardé et humide, je me le demande

J'avais partagé un article de Sud Ouest sur une sirène qui posait, en brassière et queue de poisson irisée, entre les deux tours de La Rochelle, et elle avait liké. Comme un certain nombre d'amis ce matin-là. Les commentaires arrivaient, badins sans être grivois, ce qui me rassurait. Son habit de scène enfilé, « une longue et superbe nageoire aux reflets bleus et verts pétants », Claire Baudet s'allongeait sur un mur, pour une séance de photos, puis faisait un petit tour dans l'eau, histoire de montrer qu'elle était une vraie sirène, « la première sirène professionnelle en France ». Cette Rochelaise qui nage depuis dix ans dans des bassins est même devenue, c'est écrit dans le journal,  « une spécialiste mondiale de la figure mythologique ».

Je pensais qu'on nageait dans le ridicule, qu'on touchait le fond, mais je gardai cela pour moi. On est ici dans les calcaires fins argileux de l'Oxfordien, pas dans le graveleux, je ne crois pas tenter le diable, avec ma sirène. Je demande seulement, en partageant l'article, si l'on est le 1er juin ou le 1er avril. Je connais mes amis -ceux qui ont l'habitude de réagir-, je ne crains pas leurs commentaires. Je ne les sollicite pas non plus. Nous sommes au début des vacances, dans une opération de reconquête, et je regarde sans piper mot la sirène qui s'étale sur son mur et dans Sud Ouest. Dans le but d'attirer les touristes, de réveiller le chaland après des semaines de confinement? Peut-être. Je m'en fiche. Si certains veulent la voir comme une pute à clics, c'est leur affaire. Pas la mienne. Mais qu'ils ne viennent pas la traiter de putaclic sur mon mur. La déranger en plein shooting.  Ce que nous voulons, mes amis et moi, c'est plonger avec elle dans la torpeur de l'été.

 

Je ne m'attendais pas à ce commentaire d'Alessia. Alessia est une amie. Italienne et grande lectrice de Proust dont elle connaît l'oeuvre parfaitement, qu'elle cite à la moindre occasion, mais je n'imaginais pas, en la partageant ce matin, que ma sirène la conduirait «à des grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux ». Pourtant, avançant avec celle qui nous invitait si gentiment à sa séance de photos, Alessia avait aperçu dans leurs baignoires « les blanches déités qui habitaient ces sombres séjours », et, au terme de ce shooting, découvert dans la sienne la plus célèbre et la plus secrète de ces néréides :

«À la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un œuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moments se trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles en lesquelles l'œil ne pouvait s'empêcher de les prolonger, merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une figure idéale projetée sur les ténèbres.
– C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu
Le Côté de Guermantes

 

Moi, le couloir qu'on me désigne après avoir prononcé le mot de baignoire, et dans lequel je m'engage, est bien humide et lézardé, mais il conduit à une autre Néréide. À la villa antique de Damblain, dans les Vosges, la villa dite à la Néréide, depuis que la fouille de l'Inrap, menée de mai 2008 à août 2009 par Karine Boulanger, en a révélé les bains privés. Voilà l'effet sur moi de la sirène. Je me transforme grâce à elle en baigneur. Je progresse avec elle du froid vers le chaud. J'arrive au plus chaud des bains. J'entre dans une salle voûtée, la dernière, implantée au plus près du praefurnium, le foyer de la chaufferie. Cet espace appelé caldarium est équipé d'un bassin destiné à chauffer de l'eau et d'une baignoire individuelle. Le sol en béton de tuileau comportait initialement un pavement en association avec les placages muraux, mais ce que je remarque surtout, c'est la mosaïque ornant les parois de l'alcôve de la baignoire. Bien que ce décor ne soit que partiellement conservé, il est possible d'identifier une nymphe (Néréide) chevauchant un monstre. Voilà ce que je note, ce que j'ai le temps de noter. Avant l'indispensable, l'inévitable retour vers le froid.

 © Crédit photo : XAVIER LEOTY

© Crédit photo : XAVIER LEOTY

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commentaires

pascale 05/07/2020 09:46

Elle me fait froid dans le dos, qu'elle a fripé, le dos, dans elle se met sur le ventre...
(ne pas oublier quand même que les Sirènes sont d'abord des oiseaux à tête de femmes qui... tout le monde connaît la suite.). Au moins cette incongruité portuaire mène-t-elle à Proust et à la Néréide vosgienne, il n'y a pas de petits détours, il n'y a que de belles mémoires.

pascale 05/07/2020 10:14

quand (elle se met sur le ventre...) bien sûr...

Talbot 04/07/2020 12:08

Merci pour l'hommage à la sirène et pour cette page dans Balbec, à ce que je crois.

denis montebello 05/07/2020 11:36

Les néréides, où qu'elles nagent, m'inspirent.

denis montebello 05/07/2020 11:34

Je me verrais bien "triton professionnel". Une possible reconversion. Merci Pascale.