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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 06:29

En mars 1886, Vincent Van Gogh est à Paris : il y est venu « tout d'un trait ». Rejoindre Théo qui s'est installé comme marchand de tableaux, et gagner du temps. Il y reste jusqu'en février 1888. « Et puis je me retire quelque part dans le midi, pour ne pas voir tant de peintres qui me dégoûtent comme hommes. » Lettre à Théo, Été 1887.

Au printemps 1887, selon le peintre Émile Bernard, Vincent courtisait la Segatori, une Italienne qui tenait le café Le Tambourin, 62 boulevard de Clichy, en lui offrant des natures mortes de fleurs, « qui durent éternellement ». Des natures mortes de fleurs qui dureront, sinon éternellement, du moins plus longtemps que leur relation. Plus de trois mois.

Des natures mortes de fleurs comme ces Fritillaires, couronne impériale dans un vase de cuivre, aujourd'hui au Musée d'Orsay.

Toujours d'après son ami Émile Bernard, ils sont très épris l'un de l'autre. Agostina Segatori, ancien modèle (ayant posé pour Manet et pour Corot qui réalise le Portrait d'Agostina Segatori et la Bacchante au tambourin), inspire à Vincent Van Gogh deux portraits: La Femme au tambourin (1887, huile sur toile, Amsterdam, Musée Van Gogh) et L'Italienne (Paris, Musée d'Orsay).

Au Tambourin, au 27 rue Richelieu, le mobilier (tables, chaises, éléments du bar) était uniquement composé de tambourins ornés par différents artistes dont Gauguin (fleurs et feuillage et fruits). C'est dans son café, au milieu de ses tambourins, que Van Gogh a installé La Femme au tambourin. Et c'est au Café du Tambourin que Toulouse-Lautrec réalise en 1887 son portrait de Vincent Van Gogh (Musée Van Gogh, Amsterdam).

Au 62 boulevard de Clichy, ce sont des bouquets peints, des natures mortes de fleurs qui transforment Le Tambourin en un véritable jardin artificiel.

La Segatori a organisé la première exposition de Van Gogh dans son café. De crépons japonais, et ce fut, de l'avis même de Vincent, un désastre.

En juillet 1887, un accrochage connaîtra un peu plus de succès, mais ce sont ses amis Émile Bernard et Guillaume Anquetin qui vont vendre leurs œuvres pour la première fois.

On sait aussi que Vincent, selon un contrat de quelques toiles par semaine, mangeait au Tambourin. Que s'il n'était pas insensible au charme de l'Italienne, il ne détestait pas non plus, pour l'avoir goûtée, l'incomparable timbale bolonaise (brevetée) qu'elle et ses accortes compatriotes servaient à leurs clients artistes. Capri, c'était, pour celui qui crevait à Paris, qui regardait déjà vers le Sud, une invitation à quoi on ne résistait pas.

Il la payait en natures mortes de fleurs. En Fritillaires, couronne impériale dans un vase de cuivre. En avril-mai 1887.

En juillet 1887, leur relation est devenue orageuse : ils décident d'un commun accord de se séparer.

Il reste très peu de sa correspondance de cette période. Trois lettres à Théo. Écrites directement en français.

Agostina Segatori apparaît dans deux des trois lettres : les deux de l'été 1887.

Dans la première des deux :

« Elle n'avait pas bonne mine, et elle était pâle comme de la cire, ce qui n'est pas bon signe. »

Dans la seconde :

« Pour la Segatori, cela c'est une tout autre affaire, j'ai encore de l'affection pour elle, et j'espère qu'elle en a encore pour moi aussi.

Mais maintenant elle est mal prise, elle n'est ni libre ni maîtresse chez elle, surtout elle est souffrante et malade. »

C'est ainsi qu'il la voit. Qu'il veut la voir. Il aime les femmes pauvres et malades, ex-prostituées (comme Marie) ou tombant dans la prostitution (comme Sien). Sien ou Cien, de son vrai nom Clasina Maria Hoornik, était une femme pas jeune, pas belle mais « ni grossière, ni vulgaire, il y avait en elle quelque chose de féminin (…). » Autrement dit de triste. Et seul. Une tristesse et une solitude qu'il aime à peindre. Ce visage de Sien marqué par la maladie et très maigre à cause de la faim, c'est le sien.

Sien pose pour lui. Aussi souvent qu'il le désire. Elle devient son modèle permanent. C'est alors qu'il dessine Sorrow, « une femme nue (Sien) accroupie et repliée sur elle-même, qui sanglote… Le " meilleur de mes meilleurs dessins ", écrira-t-il. Quelques mois auparavant, à Etten, il avait dessiné un vieil homme triste devant un âtre, à peu près dans la même position, mais dans Sorrow, l'expression est plus violente, plus radicalement désespérée, la nudité d'un corps usé accentuant la tristesse. » (http://www.vangoghaventure.com/francais/etsesfemmes/Sien.htm)

Il déclare prudemment à Théo qu'il désire l'épouser. Il lui explique comment peu à peu leurs « vies se sont entremêlées », qu'il a besoin d'elle. Et aussi de lui : « si tu me supprimais ton aide, je serais frappé d'impuissance. » 

Théo lui recommande d'attendre et évoque une mise sous curatelle envisagée par la famille, ce qui rend Vincent furieux.

Puis il tombe malade. Une blénorragie qui l'oblige à passer trois semaines, fort pénibles, à l'hôpital. À l'issue desquelles il cède à la pression familiale. Ou, pour ne pas perdre complètement la face, devant la nécessité :

« je ne l'épouserai pas avant que la vente de mes dessins ne garantisse mon indépendance ».

Peu après, Sien a commencé à boire et aussi à vendre son corps, ce qui a aggravé la situation et conduit, en 1883, à la rupture définitive entre les deux.

Et peut-être au suicide de Sien qui en 1904 se jette dans l'Escaut.

L'histoire se répète avec la Segatori. Ou il la rejoue. Il tente de la rejouer. Mais Agostina Segatori n'est pas femme à se laisser suicider. Elle aime trop la vie. Elle survivra à leur rupture, à la faillite du Tambourin, à la misère.

Une plaque commémorative sur la façade de l’immeuble 62 boulevard de Clichy à Paris 18e perpétue son souvenir:

« Ici se trouvait le Café du Tambourin fréquenté par de nombreux artistes tels Jean-Baptiste Corot, Edouard Manet, Vincent Van Gogh, Edouard Dantan et tenu par Agostina Segatori (1841 – 1910) célèbre modèle parisien ayant posé pour les plus grands peintres. »


 

 

Vincent Van Gogh, La Femme au tambourin (1887), huile sur toile, Amsterdam, Musée Van Gogh.

Vincent Van Gogh, La Femme au tambourin (1887), huile sur toile, Amsterdam, Musée Van Gogh.

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