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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 06:43

 

Voici un bestiaire qui ne tombe jamais dans la fable, qui évite l'apprivoisement anthropomorphique, la domestication moralisatrice de l'animalité.

Mais l'animal n'y est pas non plus le nom d'une altérité absolue. Si laid soit-il, il a toujours un peu de moi, et c'est bien ce que veut me dire LE TÉRATON :

« À mon approche, la créature lève des yeux injectés, menaçants. Puis, reconnaissant je ne sais quelle présence amie, ronronne et se frotte à moi, son horrible ventre vautré sur mes talons. »

Très vite, quand j'observe le monstre, quand je suis occupé à le décrire, la vitre se change en miroir et c'est moi que j'aperçois.

« Je sursaute puis recule, écoeuré.

Vexé, le tératon crache, puis miaule tristement, avant de disparaître dans le lointain. »

LE TÉRATON, comme son nom l'indique, est un monstre. Le 27ème, par ordre d'apparition, et le classement est aussi alphabétique. ANIMAUX est un recueil d'Étienne Ruhaud, constitué de 30 textes, et LE TERATON est le seul où apparaisse aussi, en même temps que le monstre, un Je.

Tous ses ANIMAUX sont au pluriel (LES BAIGNOIRES, LES BÉGONS, LES BÔLCES, LES BOURDONS, LES BOURGOGNES, etc.). Sauf un, LE TÉRATON, et l'on peut voir en lui une chimère, l'animot. Un mot chimérique que Jacques Derrida forge pour s’insurger contre l’animal utilisé comme « singulier général », « un autre mot singulier, à la fois proche et radicalement étranger, un mot chimérique en contravention avec la loi de la langue française, l’animot.

Ecce animot. Ni une espèce, ni un genre, ni un individu, c’est une irréductible multiplicité vivante de mortels, et plutôt qu’un double clone ou un mot-valise, une sorte d’hybride monstrueux, une chimère attendant d’être mise à mort par son Bellérophon. » (Extrait de L’Animal que donc je suis, Éditions Galilée, 2006, p. 64-65)

Comme la chimère de la mythologie, l’animot, ici LE TÉRATON, « allie donc trois parties hétérogènes dans le même corps verbal » : C'est un chat de gouttière qui miaule et crache de dépit, fauve ou dragon dérisoire, axolotl, albinos ou carrément transparent, qui passera toute sa vie -et se reproduira- à l'état larvaire ; et c'est moi. D'où mon mouvement de recul quand j'aperçois le monstre dans la glace. Quand je me reconnais.

Mais je peux être aussi, pourvu que je trouve mon Pégase, le Bellérophon qui met à mort sa chimère.

C'est même tout l'enjeu de ce livre. Où pourrais-je le trouver, ce Pégase, et à quoi pourrait-il bien ressembler ?

Au cheval Bucéphale tel qu'il apparaît chez Kafka, libéré de son cavalier le puissant Alexandre ? Ou à une créature hybride, homme et chien, mort et vivant, être de chair et de pierre ou animal sans nom ?

Les Animaux d'Étienne Ruhaud ne sont pas sans nom. Ici le nom binominal, latinisé et en italique, comme dans la nomenclature biologique, est remplacé par le nom vulgaire. Un nom donné le plus souvent par analogie, en raison d'une ressemblance, comme ces champignons marins qui forment des bassins circulaires et qu'on appelle BAIGNOIRES, ou comme LES DISQUES : « De grandes huîtres de vase extraplates, impeccablement rondes . » Plus rondes que nos belons.

Ces noms sont une façon de conjurer l'inconnu, de coloniser le réel, ils nous rassurent et ils nous inquiètent. Ils nous rassurent parce que ce sont pour la plupart des termes familiers, et ils inquiètent car ce qu'ils désignent n'est pas ce que nous mettons ordinairement dessous. Ce qui nous dérange, nous déstabilise, c'est la métaphore, l'obligation où nous sommes avec elle de voyager. De nous transporter. Vers des lointains intérieurs où nous refusions de nous aventurer. Un espace du dedans que nous n'explorons pas sans crainte.

Ce qui nous inquiète, c'est le contexte dans lequel ces Animaux apparaissent, et leur impact sur ce que nous appelons, pour nous rassurer, la réalité.

Il faut, pour qu'ils apparaissent, que le réel soit vidé de sa substance, dévitalisé. Comme chez Kafka.

Qu'il s'agisse des lieux où vivent ces Animaux, ou des humains qu'on y rencontre.

Les lieux sont vagues (« le continent », « l'océan », « l'archipel », « les volcans », « la ville », « la montagne »), et l'article défini ne leur donne ni contours, ni consistance.

Les humains ne sont pas moins fantomatiques : en dehors du Je qui surgit dans LE TÉRATON, en même temps que lui, on ne voit que « les gens », « les habitants », « les tribus », « les indigènes », « les vieux », « les malades », « les pauvres ». Que du pluriel. Un pluriel où se dissout toute singularité, et où peuvent apparaître, sans que cela nous étonne, nous inquiète davantage, les Animaux.

Sans que cela nous empêche de penser.

Penser est ce qui nous sauve, le Pégase qui nous aide à mettre à mort la chimère. C'est l'écriture. Poétique, si l'on entend par là, non pas ce qui ne ferait qu'ajouter la métaphore à la métaphore, que conduire à un emballement fatal, mais celle, moins débridée certes mais plus efficace, des Histoires Naturelles. De Pline l'Ancien à Michaux, en passant par Jules Renard.

Ce qui nous sauve, c'est le regard. L'observation. Le recensement. Si le réel ne répond plus, si l'on se retrouve ghosté, l'inventaire raisonné n'est plus une option, c'est une nécessité.

Étienne Ruhaud, qui apprit à penser avec les fossiles, travaille ici, avec ses Animaux, à faire rentrer le monstre dans l'ordre des choses.

 

Étienne Ruhaud, ANIMAUX, éditions unicité, 12 € .

 

 

 

Animaux
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