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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 06:11

Si Yannick Le Marec enfourche le tigre, ce n'est pas pour revenir à Dionysos, aller contre le monde moderne, suivre les injonctions présidentielles, mais parce qu'il est d'abord un archéologue du paysage, attentif aux fossiles qui s'incrustent dans notre présent, curieux des traces et capable de les écouter. D'entendre les « rugissements de notre passé ». De montrer, non plus l'animal en cage ou dans son numéro de cirque, mais la violence coloniale qui l'a conduit là.

S'il chevauche ce grand fauve, c'est pour raconter la guerre qui lui est faite, depuis les venationes romaines jusqu'aux chasses du XIXe -le siècle du tigre-, privilège aristocratique et sport qu'on pratique chez les Orléans, entre cousins -et rivaux-, comme on le voit à la fin de ce livre (à paraître en Mai chez Arléa).

Ce n'est pas une déambulation sans but, l'errance comme la concevaient les Surréalistes. Yannick Le Marec est un flâneur. Selon Walter Benjamin. Suivant Patrick Modiano dont il partage la conception : « une recherche de quelque chose mais de quelque chose de non déterminé ». S'il arrive, au terme du parcours qu'il s'est imposé, près du pont du Garigliano, c'est que ce tigre le hante. Celui qui, « une fin d'après-midi de novembre 2017 , à Paris, près de la Seine », s'est échappé de sa cage et a été abattu, quelques minutes plus tard, par le propriétaire du cirque (Bormann-Moreno), son dompteur. Son belluaire, comme il se considère. Une dénomination qui n'a plus rien à voir avec le « combattant » qu'il était dans l'Antiquité puisque c'est ici, selon la définition qu'en donne Éric Bormann, « le soigneur ». Un « soigneur » qui le tue. Après qu'il a traversé les rails du tramway de la ligne T3a, au terminus du pont du Garigliano.

Yannick Le Marec refait le trajet de Mévy « -et non Mévie , comme certains avaient cru bon de l'écrire parce que c'était une tigresse- », la balade de Mévy et la non moins brève enquête de police.

Il marche. Sur les traces de ce tigre qui n'aura vécu que quelques minutes de liberté. Dans les pas des personnages de Modiano et de Sebald. Jusqu'à la Ménagerie du Jardin des Plantes. Où il ne voit pas de tigre. « Pourtant ils furent nombreux, ici, entre ces barreaux. Les registres d'entrée des mammifères, qu'il est possible de consulter sur le site de la bibliothèque de recherche du Muséum national d'histoire naturelle, témoignent du flux incessant de tigres, mâles et femelles, de passage dans la fauverie quelques mois ou quelques années, leur durée de vie étant extrêmement variable. »

Cette tigresse, il ne la voit pas, et elle est partout. Elle traverse toujours la littérature, la peinture, la photographie. Mais ce serait trop simple. « Delacroix montrant la voie, Mouhot ouvrant la forêt, les colonisateurs exportant les bêtes, Auguste Cain figeant leur voracité dans le bronze et Atget sur le papier, les visiteurs du Jardin des plantes leur jetant des pelures de marrons, Reclus expliquant, Kipling racontant, Monory revivifiant. »

Pourquoi ne la voit-il pas ? Est-ce parce qu'elle est trop loin ? Ou qu'il est trop près ? Est-ce qu'il n'a pas trouvé la bonne distance ? Les bonnes lunettes ? Est-ce que, comme le dit Marie de Verneuil, une amie de Jacques Austerlitz, dans le roman éponyme de Sebald, entre ces animaux en cage et nous, public humain, qui les observons, « nous échangeons des regards à travers une brèche d'incompréhension » ? Est-ce que l'incompréhension disparaît quand nous les voyons évoluer librement ? Ne serait-ce que quelques minutes. Est-ce qu'elle demeure ? Faut-il se mettre dans la peau de la tigresse juchée éternellement sur le dos d'un éléphant du Muséum de Paris, entrer dans sa tête, refaire son parcours, revivre ses derniers instants ?

C'est l'option que choisit Yannick Le Marec dans Constellation du tigre. Une constellation mystérieuse se dessine, un projet : restituer la vie de cette bête. Faire plus que rassembler des archives. Procéder à « l'archéologie de sa mort ».

C'est ce qu'il réussit magistralement. Grâce à lui, nous vivons les derniers instants du Tigre. De la Tigresse. Qu'elle s'appelle Mévy, Narayana, ou qu'elle n'ait pas de nom, elle entrera dans la mémoire.

Dans la mienne.

Elle rejoindra le dernier lion de l'Atlas. Tué en 1891, deux ans après la parution de Six Mois aux Indes, chasses aux tigres, par le prince Henri d'Orléans, et l'exposition de La Chasse au tigre de Delacroix (et l'inauguration de la galerie de zoologie du Muséum, dans le cadre de l'Exposition universelle de 1889). Ce lion, appelé aussi de Barbarie, fut abattu en Tunisie, à Babouch.

Là où, en 1975, j'apprendrais l'arabe comme à l'école. Où je tracerais mes premières « vaches » à la craie sur ma petite ardoise. De droite à gauche.

 

Constellation du tigre

Yannick Le Marec

arléa

La rencontre

Mai 2021

18 €

 

 

 

Constellation du tigre
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