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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 09:22

 

Thierry Radière est du matin. Le jour se lève avec lui. Le jour lui dicte sa phrase. De « nos belles pensées / bleuies par le froid » il n'est et ne sera jamais que le scribe.

De lui on n'aperçoit que le reflet dans la vitre, la présence immobile quand le train est lancé. Car c'est un train dans lequel il est monté, une conversation dans laquelle il nous installe. La conversation a commencé bien avant, et elle se poursuivra sans nous. L'humilité doit nous conduire. C'est la règle qu'il a établie, pour lui qui écrit et pour nous qui le lisons. Nous l'aurions oubliée, il nous la rappellerait :

« pour calmer nos imaginations

intempestives et tonitruantes. »

Pour retrouver dans ce TGV le train rempli de bagages et de tentes à monter, ces musiques qui « s'écrivent sans tralala ». Un peu de sable resté dans l'oeil. Quelques éclats de nos départs.

« Il sera bientôt minuit

avant même d'avoir été midi

parce qu'écrire

c'est se perdre dans le temps

c'est en trouver un autre

jamais visible en bas de l'écran. »

Ainsi vont les poèmes de Thierry Radière : à la ligne mais toujours droit devant, comme la prose. Ces proèmes rappellent le mot forgé par Ponge, par contamination de PRO(se) et de (po)ÈME, et, dans la poésie grecque archaïque, le terme de prooimon qui désigne le prélude des joueurs de lyre.

Ces proèmes sont ce qui vient avant. Pas avant le chant. Ils ne sont en rien promesse de lyrisme. Ils nous installent dans l'instant. Celui du réveil. Un moment qu'on peut voir comme un seuil. Le seuil de la journée. Mais aussi comme un entre-deux. Nous sommes là entre rêve et éveil. Du rêve on s'extirpe comme on peut. Le plus souvent à regret. On aimerait tant qu'il s'attarde. Qu'il fasse le jour moins sombre. Qu'il rende plus claires les idées qui nous traversent. On scrute le ciel. On guette les premiers bruits. Les premiers signes de vie. Les premiers mots qui viennent. On leur réserve un bon accueil. On leur prête la main. On ne les presse pas de questions. On écoute ce qu'ils ont à nous dire. S'ils ont envie de parler. Sinon on leur laisse le temps. L'espace. La page leur est ouverte. Ils sont ici chez eux. Nous serons leurs invités. Discrets. Nous ne gâcherons pas la rencontre.

Le réveil s'il a lieu -et il a lieu chaque jour, à chaque page- ressemble à cela, il doit ressembler à cela :

« La poitrine vidée

pendant mon sommeil

j'ai senti au réveil

un air bleuté envahir mes poumons

se poser doucement

sur mon arbre intérieur »

Thierry Radière écrit au présent. Un présent réminiscent, parfois, mais c'est d'abord, et presque toujours, présence au monde. Et par les cinq sens. Ses poèmes sont des blocs de présence.

Des poèmes d'un seul tenant, qui sont une seule phrase, plus ou moins complexe. Un texte pour

« trouver une suite

jour après jour

à l'invention de son existence

qu'elle paraisse plus vraisemblable. »

 

« Il en aura fallu des poèmes

pour qu'au moins

un bout du voyage soit vraiment réel »

 

Mais c'est ce qui permet encore d'avancer

« et d'avancer tant bien que mal

vers un point

dont on n'avait même pas idée. »

 

 

Thierry Radière

Entre midi et minuit

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