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1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 08:19

Découvert il y a une semaine sur ebay cet «élément de tubulure gallo-romain ». En vente 220,00 €. Une occasion ! Et si l'on veut des détails sur le produit, il n'y a qu'à demander :

« ancien élément de tubulure en terre cuite claire jaune, il y a un reste de maçonnerie prise à l'intérieur, c'est une pièce originale d'époque gallo-romaine que j'ai achetée en salle des ventes lors d'une vente courante à Lons-le-Saunier (Jura), Ier - IIIe siècle après Jésus-Christ, assez bon état embout cassé et une fente, 5,5 x 15,5 cm. »

Une photo le montre, avec trois autres tubuli -tubes creux en terre cuite et en latin- à peu près identiques et également en vente. 220,00 € l'unité.

Une enquête rapide me permet de conclure (provisoirement) que ces tubuli (tubi fittili en italien, vaulting tubes en anglais) ne viennent pas de Gaule mais d'Afrique. D'un bateau qui s'est échoué, des siècles avant le Costa Concordia, au large de l'île toscane du Giglio. Avec sa cargaison d'amphores, et de tubuli en provenance de Leptiminus (Lemta).

À Bulla Regia où j'allais souvent, quand je vivais en Tunisie, on en voyait des tas entre les asphodèles.

Des tubuli comme ceux qui sont sur la photo.

S'ils ne proviennent pas du bateau échoué au large de l'Isola del Giglio, d'un pillage d'épave, c'est un coopérant qui les a rapportés dans ses valises. C'est l'autre hypothèse. Son service militaire accompli, sa mission terminée (il enseignait le français dans un lycée tunisien, et dans les textes de Frantz Fanon, d'Albert Memmi, de Cheikh Hamidou Kane), il les a installés chez lui. Dans le Jura. Sur son secrétaire (Camif). Entre une copie de vase punique achetée à un potier de Jerba et une Minerve en plâtre trouvée sur ebay. Avec une tête qui n'est manifestement pas la sienne.

Ses enfants, quand il a fallu vider la maison, ne sachant quoi faire de tout ça et ne voulant pas non plus jeter ce qui pouvait intéresser les amateurs, ont photographié les quatre tubes en terre cuite et les ont mis sur ebay. C'est là que je les ai rencontrés.

Cette photo est venue réveiller un rêve. Où je vois le potier. Travaillant à son tour. Effleurant comme il faut, appuyant quand il faut, sans cesser de tourner. Donnant forme. Une forme qui hésite entre la bougie et la bouteille, qui devient de plus en plus bouteille, une bouteille où l'on pourrait boire au goulot si l'on avait soif. Si elle n'était pas creuse. Ou remplie de mortier. De toutes sortes de bruits aussi. De sons extérieurs. Dont les variations sont venues se loger là, dans les tracés des sillons. Tandis que le potier tournait cette bouteille, et combien d'autres par jour, qu'il était tenu de produire, lui et son atelier. Cette bouteille comme les autres serait pleine de fossiles sonores. De vibrations enfouies qu'on pourrait lire. Et pourquoi pas des voix. Des conversations, des chants. Enregistrés dans l'argile, et qu'on pourrait écouter. Comme un vieux microsillon. Avec ces petites imperfections, ce crachotement qui fait son charme et son succès aujourd'hui. Qui ferait de mon tube un tube. Qui n'aurait rien à craindre de la musique en ligne, contrairement au disque qui croit pouvoir échapper au déclin en se présentant comme vinyle. Mon tube, si par chance il en devenait un, n'aurait rien d'éphémère. On entendrait le potier à son tour. Son latin d'Afrique. Son berbère, si c'est à la rue qu'il parle. Aux esclaves qui travaillent dans son atelier. On entendrait les ordres qu'il lance. Les plaisanteries, les insultes. La rumeur de la ville. De la vie. Et rien ne pourrait plus l'effacer.

Ces quatre tubes creux en terre cuite, depuis que je les ai vus -reconnus- sur ebay, je les caresse. Non comme de vulgaires TCA (Terres Cuites Architecturales, dans le jargon des archéologues), mais comme un rêve. Celui que caressait Georges Charpak, le prix Nobel de physique, de ressusciter le passé. S'il existe des sons fossiles, écrivait-il, c'est dans des objets tels que ceux-là qu'il faut les rechercher. Dans ces quatre tubes creux en terre cuite que j'écouterais. Si je ne les avais pas laissés là-bas. À des coopérants qui n'auraient pas mes scrupules.

Ma foi en la science ne faiblit pas avec l'âge, bien au contraire. Je ne les regarde pas seulement, ces quatre tubuli, comme des vestiges, des traces, mais aussi comme des témoins de l'histoire qui passait par là. Qui s'est arrêtée là. Et pour nous parler. J'ai l'espoir de l'entendre parler. De lui répondre, même si la question ne s'adresse pas à moi. Qu'au moins mon latin serve à ça.

En attendant, ces tubes emboîtés me permettront d'élever des voûtes. Je ferai, grâce à ce procédé, l'économie de cintrages de bois. Dans la mesure où il agit comme un coffrage perdu, je formerai les nervures rayonnantes de certaines coupoles en maçonnerie (« en parapluie »).

Ces voûtes, ces coupoles feront de moi, non pas un architecte mais un muratore. Un muratore vero. Et je n'aurai pas besoin de porter une chemisette bleue pour ressembler à un maçon ; au maçon italien que je rêvais d'être.

 

 

 

Un vieux tube
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