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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 08:32

Ôtez-moi un doute. Et une épine du pied. Du pied gauche posé sur le genou droit. De ce Pinau que connaissent tous les Spinaliens.

Ce Tireur d'épine est une copie. D'une oeuvre antique achetée par la ville en 1606. Une copie de copie. D'une des nombreuses copies du Spinario Capitolino. Lui-même copie romaine d'un original grec. Ou de plusieurs originaux. Un assemblage, et ce dès le départ.

Celle dite de Pinau -d'Épinal en patois, dans le lorrain roman qu'on parle de ce côté-ci des Vosges- est réalisée en 1825 par Laurent (Jean Jules César), sculpteur, peintre, archéologue et numismate qui séjournera à Rome avant de s’installer à Épinal comme adjoint de son père dans la direction du musée départemental. Attiré par les antiquités gallo-romaines, il mène des fouilles à Grand et à Soulosse notamment, et les nombreux objets qu’il découvre viennent enrichir les collections du musée départemental. Sculpteur, son premier travail est une copie du Spinario Capitolino pour la fontaine du quartier Rualménil dite du Boudiou. Son Tireur d'épine, sauvé des exactions allemandes par des pompiers en 1944, a retrouvé sa place, la Place Pinau, mais le Pinau qu'on voit en haut d'une colonne est une copie. L’original est à l’hôtel de ville.

Pinau vient du latin spina, l'épine, celle que retire de son pied le jeune homme et qui vient opportunément remotiver le nom de la ville. Cette épine rappelle les ronces contre lesquelles il a fallu batailler, qu'il a fallu arracher pour établir là une cité, les aubépines qui couvraient de leurs fleurs l'éperon rocheux où l'on bâtit le Château dont les ruines dominent toujours la ville.
Le jeune homme, surpris -figé- dans le geste inhabituel de se retirer une épine du pied, non seulement donne un sens au nom du chef-lieu qui sans lui resterait un signe vide, mais il remotive aussi celui qui songe, en feuilletant machinalement Vosges matin, en tombant sur Le Savez vous du jour (Savez-vous qui est le Pinau qui toise les habitués du centre-ville à Épinal ?), à sa vieille ville natale.

Certes, la Place Pinau, malgré le Tireur d'épine sur sa colonne, n'est pas le Capitole, pourtant, c'est l'autre lieu de la ville, avec la Maison Romaine, où le « buveur de Moselle » (que je suis) peut « roter le Tibre ».

Ce Tireur d'épine, bien qu'il soit installé au sommet d'une colonne, n'a rien d'un stylite. Ce n'est pas Siméon, l'ascète qui demeurait retiré au sommet d’une colonne, en prière. Le thème apparaît dans des représentations de Pan et de satyres et rattache donc le garçon à l'univers de Dionysos.

Ce qui frappe d'emblée, même le passant distrait, c'est la belle indifférence, la tranquille impudeur du jeune homme. Qui n'est occupé que de lui-même, et de l'épine qu'il a dans le pied. Du soin de son oisive et délicate personne.

C'est ce qui a choqué, et qu'on a cherché à cacher, il n'y a pas si longtemps, aux États-Unis. La copie (de copies) que les édiles spinaliens offrirent à La Crosse, lors du jumelage entre la ville vosgienne et celle du Wisconsin, est un cadeau qui embarrassa les Américains. Un épineux dossier que les autorités locales eurent du mal à traiter.

Sans aller jusque là, on peut trouver très actuel ce bronze d'après l'antique, un air de ressemblance avec les jeunes garçons assis, non plus sur un rocher, en haut d'une colonne, mais en face de vous dans le train, le métro ou le bus. Le casque sur les oreilles et les yeux rivés sur leur écran. Les jambes écartées, ils tripotent leur smartphone comme si vous n'étiez pas là. Rient aux anges ou carrément aux éclats. Parfaitement insoucieux d'autrui. Ce Pinau, comme son modèle capitolin, c'est TPMP avant l'heure : Tout pour ma pomme.

La seule différence, et elle n'est pas mince, c'est que ceux qui sont installés devant vous, quand ils plongent vers leur écran, leurs cheveux tombent avec eux et les isolent davantage, si c'est possible -les protègent en tout cas des regards insistants-, tandis que le Tireur d'épine, si vous prenez le temps de le regarder, d'observer le jeune garçon assis sur un rocher, penché sur l'épine plantée dans son pied, qu'il cherche à retirer, montre une chevelure qui ne répond pas aux lois de la pesanteur. Ses cheveux auraient dû retomber sur ses joues et partir vers l'avant du visage, et ce n'est pas le cas.

Faut-il en déduire que la tête est une pièce rapportée ? Qu'elle provient d'une autre statue ? En pied. D'un éphèbe.

Le Spinario Capitolino répond oui, sans hésiter. D'où l'incohérence stylistique entre la tête et le corps. La coiffure élégante et la rigidité archaïque s'opposent en effet à la spontanéité de la position de la figure. Le corps et le rocher sont constitués d'un seul morceau, alors que le bras droit et la tête ont été réalisés à part. À l'origine, du cuivre rouge couvrait les lèvres du personnage et les yeux étaient sans doute incrustés d'ivoire ou de marbre. Le corps vient d'un modèle hellénistique, tandis que la tête est de style sévère. On ne lit, sur le visage, aucune douleur. On note cependant, sur les lèvres, un léger rictus. Cette tête a été fondue séparément puis soudée au corps. Comme le bras. Cela dès le début (s'il y en a un), dès que des artisans grecs venus travailler à Rome, au Ier siècle av. J. -C, et pas forcément dans le même atelier, ont conçu cette œuvre éclectique. Ce bronze complexe, modèle antique d'après l'antique, et dont on ne compte pas les copies.

Le Pinau. Photo VM /Jérôme HUMBRECHT

Le Pinau. Photo VM /Jérôme HUMBRECHT

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commentaires

Bernard 14/06/2021 16:53

Très beau texte, comme d'habitude, je ne me lasse pas !
Et Vosges Matin a ses marronniers.... :-) Tu cites un article de 2020, celui de 2021 est paru ce matin....
https://www.vosgesmatin.fr/culture-loisirs/2021/06/14/epinal-savez-vous-quelles-sont-les-differentes-vies-de-l-emblematique-statue-de-pinau

Denis Montebello 15/06/2021 07:55

Merci Bernard. Oui, j'ai vu que Vosges Matin se penchait à nouveau sur notre Tireur d'épine.