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8 octobre 2021 5 08 /10 /octobre /2021 09:07

J'étais sur le chemin du retour. J'avais passé une belle journée, et la nuit était claire. J'aurais pu rouler sans phares. Je voyais parfaitement. L'artiste chez lui, dans cette maison peinte du sol au plafond et qu'il m'avait fait visiter, pièce après pièce. C'est un rêve qu'il habite, je me disais dans le rétroviseur, une enfance qu'il se compose. Et je le revoyais montrant ses tableaux. Et cachant ses collections. Il n'était pas question de photographier ses nounours. Il ne faut pas donner des idées aux voleurs.

Le mot résilience résonnait dans ma tête, mais on était bien au-delà. Comme de l'art brut où l'on fourre tout ce qui gêne, et où vous vous retrouvez vite enfermé. Pour moi le placard ne sera jamais qu' une menace. De me livrer au Peut Homme si je refusais de finir ma panade.

Le chemin me parut soudain très long, la nuit trop noire. Pour me sentir moins seul dans ce placard où il resta des années, pour oublier l'enfant battu, affamé, j'allumai la radio. Laure Adler recevait Matthieu Chedid. Gilles Deleuze parlait de la ritournelle, un petit air, tralala. Quand est-ce que je chantonne, chantonnait-il.

Je chantonne quand je fais le tour de mon territoire, quand je suis chez moi.

Quand je ne suis pas chez moi et que je vais vers mon chez moi.

Quand je dis adieu je pars, quand je sors de chez moi mais pour aller où.

 

Le territoire, chez Deleuze et Guattari, devient tel une fois instauré par la ritournelle. La ritournelle, c'est d'abord ce qui met en ordre le chaos, ouvre un territoire rassurant.

«Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire. »  F. Guattari, L’inconscient machinique, Paris, Recherche, 1979, rééd. 2009, p. 117.

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. »  G. Deleuze, F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1990, p. 382.

La ritournelle trace en effet un chez-soi qui n’existait pas avant, et qu’il faut désormais habiter. En lui assignant des fonctions. Le peintre que j'ai quitté il y a trois heures chantonnait. Il chantonne pour recueillir en soi les forces du travail à fournir, Car il travaille. Il n'arrête pas.

C'est la ritournelle : le cercle qu'on retrouve pour y laisser entrer un tiers, ou qu'on quitte. Non pour retourner vers ce chaos dont on se protège avec son petit air, tralala tralala lalère, mais pour « rejoindre le Monde » (MP: 383).

Dans le noir, chez soi, vers le monde.

Ces trois moments ne se succèdent pas, ils sont simultanés. Se mélangent. À eux trois, ils forment la ritournelle. La ritournelle génère le temps.

Je voyage aujourd'hui avec Tralala. Le personnage que compose Mathieu Amalric dans le film des frères Larrieu. Je retourne à la ritournelle. En 1980, Deleuze et Guattari lui consacrent un chapitre entier de Mille Plateaux. Ils empruntent le mot à Lacan qui s'en servait pour désigner un langage stéréotypé, celui de la psychose, la répétition obsessionnelle d'une structure immuable, mais ils en retournent si je puis dire le sens.

Avec la ritournelle, qu'on la prenne au sens strict (musical, celui d'un air à couplets répétés), ou figuré (ce que l'on répète continuellement), on était dans la répétition.

Tout change dès 1965 (Guattari en tord l'usage dans sa pratique clinique) et quand paraît Mille plateaux. Une cassure qui interrompt la répétition, qui ouvre de nouveaux territoires. Qui installe dans le mouvement.

Éternel retour, non des Grecs mais de Nietzsche, non du même mais de la différence, voilà la ritournelle telle que je la retrouve dans Tralala.

 

Tralala
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