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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 07:49
L'EDEN

L'Eden avait disparu, mais il revenait souvent dans la conversation.

Je parle de ce manège ou carrousel-salon qui animait les foires du Nord de la France, celle d'Épinal notamment, la Fête comme on disait dans mon enfance où son arrivée, synonyme de joie de vivre, était attendue par tous. Par moi qui la guettais depuis mon balcon (du troisième étage du Groupe Ellen), qui la voyais arriver sur le pont Patch, investir petit à petit le Champ de Mars, le Cours comme on l'appelle aujourd'hui. Qui attendais qu'elle dissipe avec ses couleurs, ses lumières les brumes qui s'attardent, qu'elle empêche le brouillard de s'installer. Et pour longtemps.

L'Eden serait revenu à Épinal après la guerre (ma mère interrogera ses copines, l'une plus vieille et d'un autre milieu y allait certainement), je n'aurais pas eu l'âge. Pourtant je le situe parfaitement. Au fond du Cours dont il occupait toute la largeur. Il était au bout de l'allée centrale (celles qui remontaient, l'une l'avenue de Provence, l'autre la Moselle, aboutissaient là aussi). Où Boshouwers installerait ses autos-tamponnantes. Juste avant ou si vous préférez en face.

Boshouwers que j'entendais alors, quand les adultes en parlaient, comme « beaux choux verts ». À cause du Chambeauvert tout proche. Un quartier au sud d'Épinal qui ouvre sur la Moselle d'un côté et sur la forêt de l'autre. Où nous nous aventurions parfois, avec mon grand-père. Quand nos bois ne donnaient pas assez. Ou que nous les avions ratissés. J'en rapportais des champignons qui portaient bien leurs noms (gros pieds, pieds roses, bises vertes, jaunirés), et l'idée que la forêt est notre jardin. Le paradis. Un lieu et un moment, plus ou moins bref, où les mots ressemblent aux choses. D'où l'on est forcément chassé -livré à l'arbitraire du signe !-, et les remotivations à quoi l'on procède, comme « beaux choux verts », n'empêcheront pas la chute.

Si je ne suis pas allé à l'Eden, comment expliquer que j'en garde un tel souvenir, aussi précis ? Avec quoi l'ai-je construit ? Ce qu'en disaient ceux qui l'avaient connu, qui le voyaient comme un palais merveilleux, où les gens comme nous, qui n'avions pas un sou vaillant, ne pouvaient pas entrer? Ces deux cartes postales (de 1906) ? Elles montrent le manège Eden Palace à la fête foraine d'Épinal, sur le Champ de Mars.

On se trouve sur l'une à l'entrée de ce qui était alors l'EDEN PALACE (Manège Salon) LAMBERTY, avec les deux statues monumentales de Jules César et de Vercingétorix maîtrisant un cheval cabré. Cette façade aveugle avec ses panneaux peints (sur l'un, des chevaux déboulent, dégringolent vers nous, sur l'autre, des soldats attaquent ou repoussent un bateau), gardée par des arbres en pots et des petits palmiers, c'est clairement le triomphe de Vercingétorix. Ce qu'il faut retenir, le message. On s'amuse, on est là pour ça, c'est la Fête, c'était, comme on dira quand elle sera passée, quand elle ne sera plus qu'un souvenir, la Belle Époque. Une période où l'on préparait, le triomphe de Vercingétorix nous le rappelle, la revanche. Jules César, autrement dit le Kaiser, n'aura pas la victoire. On lui reprendra l'Alsace et la Lorraine. C'est aussi pour ça qu'on est là. Dans la foule. Avec sa casquette. La casquette au père Bugeaud.

Pour aller au théâtre. Un théâtre ambulant arrivé par train routier, descendant d'une famille d'acrobates et d'un dresseur de chiens nommé Berthier. Ses chiens eurent la rage, on dut les abattre, ce qui rendit ce Berthier fou, le fit mourir. On dirait un mélodrame comme il s'en donne alors, dans les fêtes foraines, comme on en donnera, car l'histoire du théâtre ambulant ne s'arrête pas là, à la mort de Berthier, les enfants reprirent le flambeau, et la route. Si elle s'arrête à Épinal, le temps d'une carte postale, l'histoire du théâtre ambulant continue. Pour le plus grand bonheur des bibis et des chapeaux de paille (le chapeau de latanier ou Panama est fabriqué dans l'usine d'à côté, chez Kampmann où travailla ma grand-mère, née Munsch, quand elle habitait au Champ du Pin où vivaient tous ces Alsaciens qui avaient opté pour la France et qu'on remerciait ainsi, en appelant le quartier la Petite Prusse), et des casquettes au père Bugeaud. Et de mon oncle René (Ritter) qui viendra comme chaque année à la Saint Maurice jouer du clairon.

Ou pour entrer dans ce grand manège qui va de l'avenue de Provence à la Moselle. Dans cet Eden dont tout le monde parle. Où la vie vous appelle. C'est une chance à saisir. Un cheval à attraper. Ou bien un cochon. Si vous avez un sou vaillant, bien sûr. Sinon le joli minois vous passera sous le nez. Et vous en rêverez encore, dans votre tranchée.

Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Beaucoup d'appelés en effet, sur les cartes postales de la Fête. Dans leur uniforme et avec leur casquette. Épinal n'est pas seulement la Cité des Images, c'est aussi, en 1906, une importante ville de garnison, des casernes nombreuses, des forts partout, jusque dans nos bois où il y a le Decauville. L'arme oubliée (pas par nous) de la Grande Guerre. Le petit train que mon grand-père appelle, avec son accent italien, décoville. Il fait partie du décor. Si je suis les rails, ce n'est pas pour ravitailler la troupe en munitions, rejoindre la poudrière, mais pour remplir mon panier. Mon panier en osier ou mon pot-de-camp. S'il n'y a pas de champignons, ni de fraises des bois le long de la voie, je pourrai toujours cueillir, même si elles voyagent mal, quelques clochettes dans le grès: des campanules. Histoire de ne pas rentrer bredouille. Mais nous n'en sommes pas là. Nous ne sommes qu'en 1906. Devant un manège qui s'appelle encore EDEN PALACE. Dans la foule qui se presse à l'entrée. Ou pour être sur la photo. Des papillons attirés par la lumière. Par cette Électricité qui arrive, qui va changer nos vies. On dirait aussi bien les âmes du Purgatoire. Elles semblent déjà, alors qu'on n'est qu'en 1906, solliciter nos suffrages.

L'EDEN PALACE change de mains et de nom, il devient l'EDEN PALAIS. La nouvelle attraction des frères Caron qui le transforment, en 1927, mais en gardent l'esprit. C'est ainsi qu'il s'appelle encore en 1959. Quand ce chef-d'oeuvre de l'art forain est acheté par des Américains qui le démontent et ne le remontent pas. C'était trop coûteux, trop compliqué, il fallait en reconstituer le plan. On le retrouvera en pièces détachées sous la neige dans le Montana et en 1997 il devient - ce qu'il en reste- la propriété de la famille Sanfilippo qui le restaure et en fait une nouvelle attraction. Avec cavalerie et « ballon ».

Au début du XXème siècle, les carrousels-salons sont les plus grandes attractions foraines. Tout est fait pour impressionner. À commencer par la façade, richement décorée et éclairée à l'électricité. Synonyme de modernité, de révolution industrielle, et associée à la mythologie, elle plonge le visiteur dans une ambiance féérique. C'est la Fée électricité ! Ajoutez-y la taille, la décoration qui mêle baroque et Art Nouveau, et vous comprendrez ce qu'on éprouvait alors en pénétrant dans ces manèges.

C'est ce que l'on voit sur ces deux cartes postales, la foule qui se presse pour admirer le manège, pour tâcher d'y entrer .

Mais il faut avoir l'âge, les sous, chez nous ils ne sont pas bien vaillants. On reste donc à la porte du jardin, comme moi au Point de vue. À contempler depuis mon mur le muguet rose et le lilas double. Ou comme aujourd'hui à mater deux pauvres cartes postales. À tenter (vainement) d'atteindre le comptoir. Le grand comptoir sculpté et peint dans le style Art Nouveau où l'on allait acheter ses confettis et ses boissons.

L'intérieur, je dois l'imaginer. Les miroirs, les pilastres d'esprit baroque. Le ciel du manège, avec ses amours et ses guirlandes de fleurs. Et la cavalerie. La cavalerie surtout. Les douze chevaux, les douze cochons galopant, les deux toupies et les deux grandes gondoles.

Les cochons remplaçaient les maquereaux, mais ils donnaient lieu aux mêmes plaisanteries.
Pourquoi me reviennent-il aujourd'hui ? Parce que ce manège une fois installé n'arrêtait pas de tourner, parce qu'il fallait attraper le cochon quand il passait, le choper si l'on voulait choper ?

C'est la queue du Mickey, mais ce carrousel-salon n'était pas pour les enfants. S'ils y allaient, c'était en matinée, pas pour voir les grands tanguer dans leur carrosse, arroser les filles, les asperger de confettis, certains ont le champagne mauvais.

L'Eden, selon la copine de ma mère, est revenu après la guerre à Épinal, mais pas longtemps. En 46, et il est reparti en 48 ou 49. Définitivement. Mais il reste quelque chose, quelques frissons de l'horreur sacrée des premiers temps. Du moins dans les conversations. Dans le souvenir de ceux qui les « attrapaient ». Comme d'autres le maquereau ou le cochon. Chevauchaient avec elles. Tournaient avec la toupie, et s'installaient malgré eux dans le grand carrosse.

Je n'ai pas pu y aller, pourtant je m'en souviens très bien.

Si c'est une initiation, la mort est douce et la naissance qui suit particulièrement douloureuse, je me retrouve plongé dans la lumière et le bruit, celui de l'orgue au fond mais je ne le vois pas, il n'y a pas de monstre caché, pas d'autre raison d'avoir peur. Que ce manège qui tourne, cette cavalcade. Dans laquelle sont précipités les enfants qui ne devraient pas être là. Qui voient ce qu'ils ne devraient pas voir. Ces courses au champagne, ces batailles de confettis : ces fêtes où l'on s'encanaille. Dans quel cauchemar suis-je entré? Sur quel cheval suis-je monté ? Qui m'emporte dans les airs, dans une chasse sauvage, et à la fin me piétine. Fatalement.

Cela ressemble à une scène primitive. Tout y est, Eros et Thanatos, L'Eden et après avant l'heure. Je n'ai pas l'âge d'être là, pourtant j'y suis. Je balance mes confettis comme les autres. Que je traite, selon leur monture, de « maquereau » ou de « cochon ».

La façade autrefois aveugle a-t-elle ouvert ses ailes pour me laisser passer ? Ses grandes ailes de papillon. Ai-je vu les deux statues monumentales de Jules César et de Vercingétorix maîtrisant un cheval cabré ? Y étaient-elles encore ?

Peu importe, du moment qu'elles encadrent l'entrée de ce carrousel-salon. Dans mon souvenir. C'est la force du souvenir. De se construire avec les matériaux dont on dispose. Avec ce qui tombe sous le regard ou dans l'oreille. 

C'est comme la bataille d'Uxellodunum. Elle s'est déroulée il y a bien longtemps et cependant on a, quand on se promène avec son ami Christian Signol, le romancier de l'école de Brive, sur le supposé champ de bataille, le sentiment d'y avoir été. Quand je m'étonne de lire ça dans ses Carnets de notes, Pierre Bergounioux me dit avec un sourire « J'y étais ! Et toi aussi d'ailleurs. Mais nous n'étions pas dans le même camp. Toi tu combattais avec les Romains... » Plaisanterie qu'il ressortira au professeur Majorano, à Bari où il l'a invité et où il le présente :

« On s'est déjà rencontré, en 51 avant Jésus-Christ, sous les murs d'Uxellodunum. J'avais dressé l'étendard de la révolte avec mes compatriotes cadurques. Il était centurion dans la 10e légion. Il ne manque pas d'humour et veut bien en convenir. » Pierre BERGOUNIOUX, Carnet de notes 2001-2010: Journal 3.

Une scène fondatrice où je ne me reconnais pas. Ma quête des origines ne passe pas par là. Je cherche la vérité ailleurs. Et quand les mots se taisent, qu'ils sonnent comme autant de noms propres, je procède par rapprochements, je ramène l'inconnu au connu. J'invente un sens. Un « beau chou vert » qui calmera ma faim.

Au fond, je mets en oeuvre avec mes étymologies remotivantes le projet de Francis Hallé. Je fais renaître une forêt primaire en Europe de l'Ouest. Une Białowieża, sans les menaces qui pèsent sur elle. Dont la principale est de croire que l’homme la sauvera, en coupant ses arbres.

Le souvenir est un montage. Tous les archéologues vous le diront. Et pour avoir longuement guetté la Fête depuis mon balcon, vu les longs camions arriver sur le pont Patch, passer la Moselle, les forains investir le Cours, installer leur manège, les démonter, je ne les contredirai pas. Mes souvenirs sont des montages où je ne coupe rien.

Je ne fais pas autre chose quand j'évoque l'Eden où je ne suis pas allé. Et dont le souvenir est pourtant si précis. Je compose à partir de vestiges divers, d'époques différentes, un assemblage.

Il se peut que dans le souvenir que je garde de l'Eden où je ne suis pas allé il y ait celui d'un 14 juillet en Bretagne, à Brignogan où nous étions pour la première fois en vacances. Mes parents et moi. Les souliers qui claquent sur le parquet, les gens qui dansent en rond, qui veulent m'entraîner dans cette danse macabre, qui me refilent un flambeau pour que je défile sont pour beaucoup dans la fascination mêlée d'effroi que suscite -ou réveille- le mot Eden.

L'Eden est un lieu où je suis entré sans savoir, sans le vouloir. En suivant les repas. Nous sommes à table: au théâtre. Nous rejouons toujours la même pièce. Le scénario est immuable, notre rôle écrit dans le marbre des tombes. Nous, les enfants, nous sommes les muets. Mais les muets ne sont pas sourds. Nous écoutons les grands parler de gens, de choses que nous ne connaissons pas, avec des mots dont le sens parfois nous échappe. Alors nous l'inventons. Nous cueillons dans la conversation de « beaux choux verts ». Nous franchissons par erreur la porte de l'Eden. Nous nous régalons du spectacle ou nous le regrettons aussitôt. Mais trop tard.

Musée des Arts Forains, Paris, novembre 2021, photos Lucie Montebello.

Musée des Arts Forains, Paris, novembre 2021, photos Lucie Montebello.

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