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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 07:00

Les noms de pays, si chers à Proust, les noms de pays dont il entend et restitue comme personne la couleur m'ont toujours fait voyager.

Cela remonte sans doute aux temps lointains, géologiques où je collectionnais les timbres. Où je faisais bouillir de l'eau dans une casserole, où je tenais l'enveloppe au-dessus de la vapeur, où j'attendais patiemment qu'ils se décollent (le décolle-timbre n'existait pas, où il n'était pas arrivé chez ma grand-mère). Une fois les timbres décollés, je les laissais sécher à plat sur une serviette bien propre (le papier essuie-tout n'était pas inventé non plus), face imprimée en bas. Après quoi je les déplaçais avec soin, et avec ma pince philatélique de précision. Une pince à bout plat et large facile d’utilisation, et surtout pas une pince à épiler ! Je les rangeais enfin dans mon gros album Thiaude, à la place qui leur était dévolue -et qu'ils n'ont pas ou presque pas quittée. Non sans avoir noté, au passage, les détails, les défauts, les surcharges fausses (qui sont si bien imitées), et, même si j'eusse pu, à l'époque, les discerner à l'oeil nu, les types. Et surtout vérifié qu'il n'y avait pas de tache, de trace, de pliure, rien d'irréversible. Et que le timbre avait toutes ses dents !

J'avais ces deux outils indispensables, mais pas le catalogue Yvert & Tellier qui permettait d’avoir la carte d’identité du timbre : la date d’émission, le sujet, les couleurs, le tirage, la dentelure, la cote par marque postale, le numéro de référence... Cela ne m'intéressait pas. Je n'étais encore qu'un philatéliste en herbe. Et je le serai jusqu'au bout. Jusqu'à ce que cette passion m'abandonne. J'avais douze ou treize ans. L'âge où l'on perd en général, du moins à cette époque, la foi. Ce qui m'est arrivé aussi.

Ce que j'aimais dans les timbres, et qui me faisait voyager, c'était les noms de pays. Pas voyager dans des pays lointains, dans ce qui était encore l'empire colonial français, présent (plus pour très longtemps) sur tous les continents (habitant loin de la mer, mes rêves n'avaient rien d'exotique), mais dans le temps, remonter avec eux dans le temps.

Proust ne fait pas autre chose avec le nom de Guermantes. Il invente un nom, mais aussi une généalogie. Toute une galerie de portraits. De portraits d'ancêtres. Avec au bout, tout au bout, ceux de Gilbert le Mauvais et de Geneviève de Brabant. Il remonte, avec ce nom de pays, à l'époque féodale et même aux temps mérovingiens !

C'est à ce voyage que m'invitaient les timbres. Et le voyage continue dans les noms de pays. De ceux que je traverse, comme récemment Les Ores en Vendée. En roulant vers Nantes. Je ne me suis pas arrêté, mais j'y reviendrai. Dans un prochain texte. Pour découvrir, à Sainte-Gemme-la-Plaine, Le Bois des Ores. Cette « mosaïque de bois mouillés à frênes têtards dominants et de petites parcelles de prairies naturelles humides entourées de haies et parcourues par un réseau de fossés. » Et pour écouter ce que ce trésor découvert par hasard, inventé diraient les archéologues, a à nous dire.

Mon père ne conduisait pas non plus (lui dès le début, à peine obtenu son permis, moi j'aurai mis le temps, fait des milliers de kilomètres avant de connaître la première attaque de panique), mais il était tout à son voyage. Sa casquette de navigateur sur la tête, sa carte Michelin déployée, il nous ouvrait la route, nous l'éclairait (nous l'égayait aussi) avec ses commentaires. La plupart des villes que nous traversions étaient chargées d'histoire, d'une histoire que ma mère qui lui demandait quelle direction prendre, le pressait de questions, ne lui laissait pas le temps de chercher dans son guide.

En revanche, il s'arrêtait à chaque village, à ces beaux noms français qu'il aurait tant aimé porter.

Le nom que lui et moi nous portons est un nom de lieu. Fréquent en Italie. Ce qui nous a conduits au moins une fois à nous arrêter à Montebello, sur la route de Venise. Et à l'hôtel Montebello !

Ce qui n'était pas pour lui « habiter son nom », loin de là. Son nom, il ne l'assumait pas. Pas plus que ses origines. Il en aurait volontiers changé. Il l'aurait bien échangé contre un de ces beaux noms français qu'on rencontre quand on roule. Quand on traverse le pays.

Mais on ne s'y arrêtait pas, on n'avait pas le temps.

Alors on restait avec ce nom qu'on n'aimait pas. Qui était celui d'un trovatello, d'un enfant trouvé qui ne trouverait jamais sa place. Et encore moins la « belle montagne » à gravir, les sommets à atteindre. Lui, s'il escalade, c'est le balcon de sa maison, un soir de biture. Et pour en dégringoler aussitôt.

Les enfants (nombreux) qu'il laisse ne la trouveront pas non plus, leur place. Ni dans la famille, ni dans la société. Fils sans père, maçons sans maison, ils ne sauront habiter qu'en marchant.

 

Noms de pays
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