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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 09:41

 

Ces bernaches qui se regroupent en reposoir de haute mer sur l'eau à marée haute composent, je l'ai dit, un magnifique tableau. Malgré le brouillard ou à cause de lui.

Ce n'est plus une bernache que je vois, une bernache cravant à ventre noir (Branta bernicla bernicla), mais un cygne. Un cygne vide. Un cygnifiant absolu qu'il me faudra remotiver.

En me faisant passer pour un canard siffleur, en sifflant du Wagner, mais sans succès. Il n'y a là ni Lohengrin, ni Vaisseau fantôme. Rien à attendre du brouillard, rien à craindre non plus.

Rien que des leurres. Des appâts à canards. Ces bernaches cravants qui nagent en rond, immobiles dans les vagues, ne sont pas plus vivants que les leurres en plastique que j'ai pris pour de vrais canards, un jour que je marchais vers Fort Lapointe ou Fort Vasou, comme on l'appelle à Fouras, en suivant le sentier qui longe la Charente. En prenant quand il le fallait l'étroit chemin de bois qu'on avait mis sous mes pieds.

Censés mettre en confiance mes futures proies, ces canards qui flottent sur l'eau comme sur la terre m'accompagnent désormais dans mes marches. Je les vois partout. Même ici, dans ce reposoir de haute mer sur l'eau à marée haute. Et l'on ne m'y reprendra plus. Je ne confondrai plus une bernache cravant à ventre noir et une bernache du Canada. Un vrai canard vivant et un leurre en plastique. Si réaliste soit-il. Même dans le brouillard, je les distinguerai.

En attendant, cette impression qu'elles donnent, mes bernaches cravants, d'immobilité dans le mouvement -de mouvement dans l'immobilité-, constitue une belle définition de la fascination.

Pas besoin de méditation. Pour ancrer ma présence ou m'échapper mentalement. La question ne se pose pas. Je me transporte, via Wagner, chez Proust. Dans Sodome et Gomorrhe. Dans les soirées des Verdurin à la Raspelière .

Dans la foule des convives, j'aperçois très vite Brichot. Ou plutôt je l'entends. Régalant ses commensaux avec ses étymologies. Ou plutôt les gavant. De ces vieux mots norois que l'on retrouve en si grand nombre dans la toponymie normande. Comme ce bricq qui entre dans la formation de Bricquebosc, Bricqueville, Bricquebec, et que je devine dans son nom. Ce bricq, pontifie le savant, est un pont. Aussi sûrement que fleur est le fjord des Danois, c'est-à-dire un port.

Ce Brichot est un personnage comique. Non que la science qu'il étale soit fausse, au contraire, c'est un universitaire qui parle, professeur à la Sorbonne, ce n'est pas l'ancien curé de Combray dont l'ouvrage sur les noms de lieux dans la région de Balbec « fourmille d'erreurs ».

Et c'est bien ce qui éveille l'intérêt de ses interlocuteurs dont le narrateur. Ce qui suscite bientôt l'ironie. On trouve ridicule « ce pédantisme qui sent l'école ».

Brichot et Cottard appartiennent au petit clan des Verdurin. Ils évoluent -excellent- dans des domaines différents, l'un dans la philologie, l'autre dans la médecine, mais ils ont la même emphase, le même ton péremptoire, et finalement le même discours : celui, bourgeois, du spécialiste. Qui est ici, dans les soirées des Verdurin à la Raspelière, dans cette comédie, le type.

Comme Bouvard et Pécuchet, Brichot et Cottard représentent l'autorité perdue de la science. Et pas vraiment retrouvée.

« Ce pédantisme qui sent l'école » me fait horreur. Je ne voudrais pas ressembler à Brichot. Voilà pourquoi je sèche méthodiquement ses cours. Je saute les passages où il pérore et assomme avec ses bricq son auditoire. J'ai tellement peur de m'entendre ! Je pratique la lecture buissonnière. Je cueille les mots comme si c'était la première fois. Je les reçois comme autant de noms propres. Comme des signes vides, des signifiants absolus. Et je les remotive. Je fais mon boulot d'enfant.

Comme Proust avec les noms de pays.

BRICHOT
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