Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 07:47

 

Qu'est-ce qu'il pêche, ce pêcheur installé sur le petit sentier de halage? Qu 'est-ce qu'on peut bien pêcher, alors, dans la Vivonne ?

Proust répond sans hésiter des vairons. Lui-même en a pêché, dans sa jeunesse. L'enfant, ce qu'il pêche, c'est le vairon. Un poisson excellent. Comme appât à truite ! Plus tard, il passera peut-être aux choses sérieuses : aux carnassiers. En attendant, il se fait la main. Avec le menu fretin.

Ces petits poissons ne deviendront jamais grands. On ne leur en laisse pas le temps. Et Proust se rappelle comment on les pêchait. Combien il s'amusait « à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons ». Il se souvient aussi des blocs qu'ils faisaient. Luisants et changeants.

Leur couleur est variée, d'où leur nom. Ils sont, ces vairons, comme les pantoufles de Cendrillon. Comme elles étaient à l'origine. De vair, autrement dit fourrées. Avec la peau du petit-gris qui est une espèce d'écureuil. D'une couleur indécise. Comme les yeux quand ils ne sont ni bleus, ni marrons. Quand ils sont gris vert ou gris bleu.

La couleur des vairons n'est pas fixée. Ils changent aussi de forme. Les blocs qu'ils font, dans la Vivonne, se dispersent et disparaissent pour se reformer un instant après. Proust s'en souvient. Ou plutôt le narrateur. Quand il voit les jeunes filles sur la digue. Quand leurs traits charmants sont encore indistincts et mêlés. Quand elles ne sont pas individualisées, et qu'il peut dire: « N'en aimant aucune, je les aimais toutesIl aime leurs rires qui viennent de l'enfance. Et quand il les voit passer, quand elles ne sont déjà plus que des passantes, qu'une image, il est ce pêcheur qui pêche sur le sentier de halage. Un vairon en carafe.

Nous qui lisons, nous voyageons avec la petite bande. Nous nous transportons, suivant la métaphore, de Balbec à Combray, du Grand-Hôtel de la Plage aux bords de la Vivonne. De l'aquarium aux eaux vives. Où il y a des vairons à pêcher. Des vairons dont on n'a pas oublié les blocs qu'ils faisaient. C'est le souvenir que réveille le cortège que l'on voit s'éloigner. En pensant que c'est aussi de l'enfance qu'il s'éloigne.

« Depuis ces jours si différents de celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n'était pas celui intermittent et presque automatique de l'enfance, détente spasmodique qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et disparaissaient pour se reformer un instant après ; leurs physionomies maintenant étaient devenues maîtresses d'elles-mêmes, leurs yeux étaient fixés sur le but qu'ils poursuivaient ; et il avait fallu hier l'indécision et le tremblé de ma perception première pour confondre indistinctement, comme l'avait fait l'hilarité ancienne et la vieille photographie, les sporades aujourd'hui individualisées et désunies du pâle madrépore. »

Ce pêcheur n'est pas un inconnu. Nous l'avons rencontré du côté de Guermantes (dans Un amour de Swann), juste après le Pont-Vieux. Sur le sentier de halage. Contrairement aux vairons qu'il pêche, il n'a pas bougé. Il est toujours sous le feuillage bleu d'un noisetier, sous son chapeau de paille. On dirait qu'il a pris racine. Les vairons changent, les jeunes filles grandissent, deviennent Albertine, Rosemonde, Andrée, maintenant on ne les confond plus. Le pêcheur, lui, n'a toujours pas de nom.

« À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. (Swann 166/132) »

Le pêcheur de la Vivonne est un des rares personnages de La Recherche qui n'ait pas de nom. Avec le narrateur. Qui ne demande pas le nom des jeunes filles qu'il voit passer sur la digue. Qui se tait : « pour ne pas effrayer le poisson. »

 

 




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vairons
Partager cet article
Repost0

commentaires