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15 mars 2022 2 15 /03 /mars /2022 08:58

C'est une exposition que l'on peut voir, du 29 janvier au 09 mai 2022, au Musée d'Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye. Le port du masque n'étant plus obligatoire, ce sera un vrai Face à face avec ce que l'on a d'abord regardé comme un « masque de bronze » et qui est (aucun doute ne subsiste) une visière de casque romain.

Ce casque à visage découvert en 1908 à Conflans-en-Jarnisy (Meurthe-et-Moselle) a failli disparaître à nouveau avec Henry de Montherlant qui l'avais acquis en 1941 et comptait l'emporter dans sa tombe, avec deux autres antiques de sa collection.

On dirait, ce sont les termes qu'il emploie, « une chose grecque ». Surtout de profil. Profil qu'il montre à Pierre Desgraupes dans ce Lectures pour tous du 09.02.1954 (archives INA). Où l'on croirait voir un éphèbe.  L'éphèbe de Critios (côté gauche). Kouros dont le sourire n'est plus qu'un souvenir, et dont les yeux sont creux.

Mais l'écrivain ne se contente pas du profil grec, c'est tout le visage qu'il demande, un visage sur son visage, pour repousser, quand il est encore temps, et qu'il en a la force, les assauts du temps, pour cacher définitivement son âge. Certes, Montherlant sera immortel, mais cela ne suffit pas. Il ne veut pas seulement l'épée, il désire aussi, c'est ce qui figure dans son testament (et dans le livre de Pierre Sipriot, MONTHERLANT par lui-même), le visage imberbe du jeune homme. Surmonté d’un bandeau de mèches bouclées et d’une couronne végétale, que les radiographies révéleront.

C'est pourquoi il veut l'emporter dans sa tombe, afin de traverser les siècles, tel un fier cavalier, d'affronter la mort, impavide, et pourquoi pas la vaincre. Comme un vulgaire taureau. Comme le rappelle le second objet qu'il exhibe devant Pierre Desgraupes, une tête de taureau en bronze provenant d'Italica, en Andalousie, cadeau du Marquis de Guadalest, un éleveur de taureau devant qui il toréa. Le troisième est un Eros funèbre, en marbre, une petite statue (qui a la longueur d'un doigt) de l'amour, et de la mort, et du sommeil, avec de grandes ailes, mais nous ne la verrons pas car elle n'est pas à Paris, elle est « en province en ce moment». Voilà les trois antiques avec quoi il a bien exprimé le désir d' être enterré.

Ce masque de bronze qui est en réalité en cuivre, la visière d'un casque d'officier romain, il souhaite, il confirme, l'emporter dans sa tombe, le porter, d'ailleurs il le porte, devant Pierre Desgraupes qui sans être médusé (il en a vu d'autres !) fait quand même une drôle de tête. Montherlant l'essaie, face caméra, d'abord au repos, remonté sur le crâne, puis il l'abaisse pour la bataille car c'est une visière, elle recouvre tout le visage et même les oreilles, ce n'est plus un jeu, on n'est plus dans un tournoi ou à la parade, c'est la mort maintenant qu'il faut affronter, ce n'est pas un petit taureau qui n'a jamais combattu.

Alea jacta est, comme on dit avant de passer le Rubicon. Pour le passer. Ou plutôt galea. Car c'est un casque, la visière d'un casque. D'un casque à visage. Son visage. Celui qu'il s'est choisi. Si c'est un masque -persona en latin-, ce n'est pas celui que la société nous impose, le personnage qu'elle nous oblige à jouer, c'est le rôle qu'il s'est choisi, le sportif, le guerrier qu'il a toujours rêvé d'être : l'éternel jeune homme. Le masque qu'il essaie devant Pierre Desgraupes, c'est, qu'on le comprenne bien, sa vraie personnalité. Et c'est autre chose que nos photos de profil, même d'il y a trente ans, même photoshopées, une façon d'entrer dans l'histoire, dans la légende, sans peur et sans botox, avec un visage que rien ne saurait altérer, ni les coups de pioche des ouvriers lors de l'aménagement de la voie ferrée ou sur le chantier de construction d'un commerce.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpf86644601/henry-de-montherlant

Nous sommes, je le répète, en 1954. Autant dire il y a des siècles. En ce temps-là, on ne fait pas bien la différence. Le cuivre a encore la couleur du bronze. C'est la face verdâtre aux yeux troués, au sourire mauvais qui effrayait la femme de ménage. Cette visière de casque romain, d'un casque à visage, n'a pas retrouvé sa couleur d'origine, ce beau rouge orangé qui est celui des bassines à confiture (que l'on connaît bien ici, que l'on ressortira à la saison des mirabelles). Le Masque de fer n'en finit pas de livrer ses secrets. Celui, en cuir, de Belphégor entretiendra le mystère, ajoutera à la confusion. Certains (dont je suis) le confondent toujours avec ceux des Perses d'Eschyle.

Quittons le noir et blanc et transportons-nous en 2017, le 7 novembre exactement. Ce jour-là, 38 pièces de la collection d'antiquités de Montherlant seront dispersées lors d'une vente aux enchères chez Artcurial à Paris. Parmi elles, le « masque de Conflans », une visière de casque romain décrite ainsi :

« La beauté des traits du visage, qui évoquent l'esthétique grecque de Polyclète, ne saurait inspirer la terreur à quelque adversaire ou à quiconque le contemple. Plutôt que d'usage militaire, il semblerait que les casques à visage, produits entre le 1er et le 3e siècles, aient été de parade, protégeant les cavaliers lors de joutes ou d'exercices simulant des combats. »

Ce casque à visage faisait partie de l’équipement du cavalier. Objet militaire et d’apparat, il symbolisait le service au sein de la puissante armée de Rome.

Découvert en octobre 1908 entre Conflans et Jarny, il témoigne de la présence dans la région de légions romaines sécurisant la route de Trèves mais aussi les carrières de calcaire des environs de Metz.

Il n'y avait pas moins de troupes en 1908 (Jarny est à quelques kilomètres de la frontière franco-allemande de 1871), et ce qui appartenait à un officier revint presque logiquement à un officier (à la retraite).

La servante ayant pris en grippe « cette face verdâtre dont les yeux troués la surveillaient dans son service et dont la bouche semblait ricaner…», l’officier s’en débarrassa en donnant ce « curieux bronze » au Dr Grandjean de Conflans.

Selon M. Perdrizet qui a suivi l'affaire, qui en a donné un compte-rendu détaillé dans les Mémoires de la Société d’archéologie lorraine de 1911, le « bronze » devait se trouver dans une tombe, car il fut découvert en même temps que deux vases en terre, un couteau, des débris de bois, des clous et des morceaux de fer.

Et il a bien failli retourner dans la tombe : dans le tombeau de Montherlant !

En Lorraine, on ne l'entendait pas de cette oreille, et Le Républicain Lorrain a bataillé comme il a pu, sans répit, pour que le « masque de Conflans », miraculeusement apparu, ne disparaisse pas à nouveau.

Pour qu'il revienne en Lorraine, ou au moins «qu’on mette à la disposition des chercheurs et du public ce qui est un bien collectif ».

Pour que le «Masque de Montherlant » devienne trésor national.

En 2019, c'est chose faite, la visière de Conflans-en-Jarnisy rejoint les collections du Musée d'Archéologie Nationale.

Aujourd'hui, elle est visible par tous, et c'est l'objet de cette exposition qui a pour titre Face à face.


 


 
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