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3 avril 2022 7 03 /04 /avril /2022 08:21
Recrache ce que tu n'es pas

C'est à Clipea, dans ce port de l'Afrique proconsulaire, aujourd'hui Kélibia en Tunisie, que l'histoire commence. Avec la découverte, en 1990, du pavement dit « du cordonnier enchaîné ».

Cette mosaïque, je l'ai découverte il y a quelques mois, en faisant une recherche sur la toile. Je lisais Sartre, ses Écrits de jeunesse, la première partie où Tailleur s'interroge sur sa relation exclusive à Lucelles. Lucelles, c'est Nizan, son ami de lycée, et sous le pseudonyme de Tailleur on n'a pas de mal à reconnaître Sartre. Son nom vient en effet du latin sartor : « ravaudeur », « couturier », « tailleur ». C'est en cherchant les significations de ce mot latin (tardif), des extraits où il apparaît que je suis tombé sur la mosaïque de Kélibia.

Par hasard, je ne sais pas. Ce serait oublier le rôle des algorithmes. Et notre responsabilité. Nous provoquons des situations de sérendipité en naviguant sur l'internet.

C'est ce qui m'est arrivé avec ce sartor. Qui est d'abord « celui qui répare », « qui raccommode », dont le travail consiste à recoudre des vêtements, d'où le sens qu'il prend progressivement de « couturier », de « tailleur ». Le sartor que l'on voit sur la mosaïque de Kélibia (peut-être du IVe siècle) est un « raccommodeur de vêtements ». Dans sa note d'information, Henri Lavagne le décrit ainsi :

« Un homme, qui paraît âgé, maigre, aux cheveux hirsutes, ramenés en frange courte et clairsemée sur le front, à la barbe longue, est assis sur un tabouret. Il est habillé d'un vêtement simple, dans les tons vert sombre et brun foncé ; de la main droite, il tient une longue aiguille, et de la gauche, il retient sur sa cuisse le pan d'un tissu, ou d'une pièce de cuir brun orangé, recouvrant ses jambes jusqu'aux pieds, qui, eux, restent découverts et nus. On remarque qu'ils ont, comme d'ailleurs les mains, un teint curieusement cadavérique vert pâle. Le personnage a le regard fixe, les yeux petits et comme cernés de noir, le teint hâve et la bouche serrée. L'expression soucieuse, voire amère et douloureuse qui se dégage de son visage trouverait-elle son explication dans la chaîne qui attache son pied gauche ? »

Voilà le SARTOR -le deuxième mot de l'inscription- remis à sa place. Sur son tabouret. Renvoyé à ses chaînes. SEDE IN CATENA, lui crie à la fin ce pavement : « Reste assis sur ta chaîne», pour faire court et traduire le possible jeu de mots. CATENA et CATHEDRA sont proches, surtout à cette époque, et il est facile -et tentant!- de mettre un mot pour un autre, de faire, sinon un plagiat par anticipation, du moins de l'OULIPO avant la lettre. Ante litteram. CATENA et CATHEDRA ont le même nombre de pieds. Avec chaise et chaîne ça marche aussi. Alors allons-y. Et lisons cela comme une invitation. À rester à la place qui est la nôtre.

Si notre ravaudeur de vêtements oubliait son vrai métier, la pièce de tissu de couleur brune qu'il tient sur ses genoux, qu'il s'apprête à coudre avec sa longue aiguille, viendrait le lui rappeler.

Et s'il brûlait d'envie, ce tailleur, si l'invidia le rongeait et qu'il oubliait d'être lui-même, s'il se faisait passer pour ce qu'il n'est pas, un SUTOR par exemple, un « cordonnier » dans son échoppe comme le suggèrent la forme en bois suspendue au-dessus de sa tête, et les sandales avec leurs lacets, l'ironie, comme dans une satire, viendrait avec son sel et son vinaigre lui déboucher les oreilles.

Comme dans cette satire de Perse (la IV, pour être précis), elle lui dirait n'écoute pas les vains compliments, ne te conforme pas à l'image qu'on donne de toi, n'essaie pas de lui ressembler, RESPUE QUOD NON ES, « repousse ce que tu n'es pas », « rejette-le », littéralement « recrache-le ». Sois toi-même. Ou, comme dit Perse, TECUM HABITA, « habite avec toi-même ». Ou encore, pour parler comme la mosaïque de Kélibia, SEDE IN CATENA : « reste assis sur ta chaîne ».

C'est au SARTOR que l'impératif s'adresse, c'est au « ravaudeur de vêtements » que la mosaïque donne l'ordre de s'asseoir, ou de rester assis. Et enchaîné.

Or ce n'est pas ce que montre l'image avec ces instruments suspendus au-dessus de sa tête, qui sont ceux qu'utilise dans son échoppe le SUTOR, le « cordonnier ».

L'inscription contredit-elle l'image, ou inversement l'image trahit-elle l'inscription, au sens où Michel Butor parle de « trahison des images » ?

Ou faut-il considérer, comme Magritte, que « Le texte ne contredit pas l'image, il affirme autrement » (le mot est cité par Mireille Corbier dans son article sur le sujet, L'écriture dans l'image, et repris par Henri Lavagne)?

Doit-on comprendre que ce SARTOR veut se faire passer pour ce qu'il n'est pas : un SUTOR ? Ce « ravaudeur de vêtements » voulait-il oublier son pauvre tabouret, son triste sort ? Était-il prisonnier de sa réputation ? Victime trop consentante de ce qu'on appellerait aujourd'hui la société du paraître ? Enchaîné à ses rêves fous, rongé par l'envie ? D'égaler le SUTOR dont il jalouse la réussite.

On aurait là -là encore- une contrainte oulipienne avant la lettre. Le jeu consistant à remplacer un nom, SARTOR, par un paronyme, SUTOR, qui présente l'avantage de compter le même nombre de syllabes. SUTOR peut donc occuper la place de SARTOR dans le vers sans en modifier la structure. Comme CHAÎNE si l'envie vous prend de l'installer dans un alexandrin. Au lieu de CHAISE. Cela ne brouille pas forcément le message. Le sens ne s'en trouve pas altéré. Ni obscurci. Cette substitution pourrait même l'éclairer. S'il est vrai que cette mosaïque invite le « tailleur » à rester « assis sur sa chaîne », qu'elle remet le jaloux, celui qui envie le « cordonnier » ? à sa vraie place.

Est-ce l'invidia, l'envie, la jalousie qui lui fait ce visage, ces yeux ? Est-ce cela qui le ronge ? Est-ce de cela qu'il brûle ?

Est-ce de cela qu'il importe de se délivrer en restant dans ses chaînes ? Dans sa condition. De ce besoin de paraître qui nous aliène ? De nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas ? Est-ce le message qu'il faut entendre dans la mosaïque de Kélibia ? Comme dans la satire de Perse. RESPUE QUOD NON ES .

Cela veut dire, à mon avis, ne crois pas tes voisins quand ils te présentent comme un homme éminent, n'écoute pas ce qu'on raconte sur toi. Celui qui te couvre d'éloges, renvoie-lui ses vains compliments. 

Henri Thomas traduit cette phrase ainsi (éditions le temps qu'il fait, page 49): « Rejette ce que tu n'es pas, et que l'homme de l'art remporte ses services. Habite avec toi-même : tu sauras à quoi se réduit ton mobilier.»

Spuo, is, ere, en latin, cela signifie littéralement « cracher ». Respue c'est donc, à l'impératif, « recrache ». « Recrache-lui (à la figure) ses compliments.»

Les expressions directes et sans fioritures, d’un réalisme brutal, ne manquent pas chez Perse. « Recrache ce que tu n'es pas » en est un exemple.

Mais si violence il y a, le contexte de la satire interdit me semble-t-il toute interprétation identitaire de cette phrase. Dans laquelle je ne vois certainement pas un nous agressif, en guerre contre les autres, rejetant les influences extérieures, prônant le repli sur soi, le retour à la pureté perdue. Et à une virilité guerrière.

Or à ma grande stupeur, et à mon grand effroi, je retrouve à peu de choses près les mots de Perse dans la bouche de Poutine, dans son horrible allocution télévisée du mercredi 16 mars sur la nécessaire purification de la société russe :

« Je ne condamne pas du tout ceux qui ont une villa à Miami ou sur la Côte d’Azur, qui ne peuvent se passer de foie gras, d’huîtres ou desdites libertés de genre. Ce n’est absolument pas le problème. Le problème est que beaucoup de ces gens sont mentalement là-bas et pas ici, avec notre peuple, avec la Russie. Selon eux, c’est un signe d’appartenance à une caste supérieure, à une race supérieure.

L’Occident collectif tente de diviser notre société en spéculant sur les pertes militaires, sur les conséquences socio-économiques des sanctions, de provoquer une confrontation civile en Russie, et en utilisant sa cinquième colonne, il cherche à atteindre son but. Il n’y en a qu’un de but, comme je l’ai déjà dit, c’est la destruction de la Russie.

Mais tout peuple, en particulier le peuple russe, est capable de distinguer les vrais patriotes des salopards et des traîtres, et les recracher tout simplement, comme on recrache un moucheron qui s’est accidentellement glissé dans la bouche. Je suis convaincu que cette auto-épuration naturelle et nécessaire de la société ne fera que renforcer notre pays, notre solidarité, notre cohésion et notre capacité à relever tous les défis.»

Je sais l'étrange pouvoir des coïncidences, la facilité avec laquelle on passe du synchronisme à la causalité. Mais la guerre qu'on ne voyait pas venir, qu'on n'osait même pas imaginer, a éclaté, fait rage et nous rend tous paranoïaques. Et je ne peux m'empêcher de voir des liens.

Entre le RESPUE QUOD NON ES de Perse et le discours de Poutine.

Je ne pense pas qu'on se remette au latin. Qu'on éprouve le besoin de relire Perse, Juvénal, Horace ou Martial. Cette phrase, RESPUE QUOD NON ES, traîne partout. Dans tous les dictionnaires de citations. Latines ou pas. C'est une autre façon de dire Be yourself. De rompre avec le modèle anglo-saxon. À commencer par la langue. L'anglais est la langue de l'ennemi. C'est le moucheron avalé accidentellement et qu'il faut recracher. Le latin, c'est, qu'on le veuille ou pas, le vieux rêve impérialiste qui revient. Le cauchemar, devrais-je dire.

Je n'en déduis pas que j'ai servi l'empire en traduisant la phrase de Perse.

En revanche, je fais miens les propos de Bruce Bégout sur Facebook le 18/03/2022 :« ''foie gras, huîtres et liberté de genre" ! moi cela me va très bien, c'est même un programme de vie. »

 

Dans sa note d'information, Henri Lavagne voit encore autre chose, qui justifie le titre qu'il a choisi pour son article : Le cordonnier fantôme de la mosaïque de Kélibia.

Il a montré que ce SARTOR jouait au SUTOR, ou qu'il essayait de se faire passer pour tel. Et avec l'inscription, cette usurpation professionnelle est en quelque sorte démasquée. Et l'imposteur remis à sa place, sur son tabouret où il est sommé de s'asseoir. L'échoppe de cordonnier à quoi il prétendait devient son pilori. On ne se libère pas comme ça de ses chaînes.

La fable que colportaient naïvement ses voisins, à quoi il avait fini par croire, se démonte sous nos yeux, et il nous apparaît tel qu'il est, un vieillard qui travaille beaucoup et pour une misère. Et les fers aux pieds.

TECUM HABITA, lui dit Perse. Habite avec toi-même : tu verras en quoi consiste ton ameublement.  Le peu qu'il faut à ton âme. Quel vêtement elle doit porter. Celui de cordonnier serait bien trop grand.

C'est un personnage, on l'a compris. Mais l'habit ne fait pas le cordonnier. Ni la forme en bois qui est suspendue, ni les sandales avec leurs lacets. C'est ce qu'il faut également comprendre. La leçon de morale épicurienne à tirer.

Cette mosaïque rappelle en effet à ceux qui se dirigent vers le triclinium que chacun doit se contenter d'assumer la condition qui est la sienne.

Ceux qui s'installent pour manger, elle les invite aussi à la modération. Avec cette forma suspendue qui n'indique pas seulement la profession du bonhomme, qui donne aussi la mesure de son action.

Sur lui les convives pendant le banquet ne s'interrogeront pas. À peine passé le seuil, ils savent à qui ils ont affaire. Pour quel hôte ils voteront aux prochaines élections.

C'est là que nous retrouvons, selon Henri Lavagne, la satire IV de Perse. Et notre RESPUE QUOD NON ES.

Voici comment il traduit ces deux vers :

« Repousse ce que tu n'es pas et que le savetier reprenne ses cadeaux.

Habite avec toi-même et tu verras combien est médiocre ton intérieur. »

Le cerdo, « l'ouvrier », « l'artisan », « l'homme de l'art » (dans la traduction d'Henri Thomas), peut « remporter ses services ». « Le savetier » (selon Henri Lavagne) reprendre ses cadeaux. « Habite avec toi-même. »

« Le tecum habita, écrit Henri Lavagne, est analogue au sede in catena de l'inscription et c'est toujours le même problème de la cohérence de la vie intérieure qui est en jeu. Martial ou Juvénal, à leur tour, n'ont que sarcasmes pour tous ceux qui veulent paraître plus que ce qu'ils sont et qu'ils renvoient à leur condition. L'un comme l'autre reprennent l'exemple du cordonnier enrichi et parvenu. »

Mais cette image « peut être interprétée dans un autre sens si l'on reconnaît dans ce vieillard le protagoniste d'une histoire de fantôme célèbre dans le monde grec et romain. Ici, c'est à Pline le Jeune qu'il faut faire appel et à sa lettre sur les apparitions. »

Pline raconte qu'il y avait à Athènes une maison hantée dont les bruits terrifiaient les habitants du voisinage.

« Dans le silence de la nuit, un bruit de fer se faisait entendre et si l'on tendait l'oreille, des grincements de chaînes vous parvenaient d'abord de loin, puis de plus près. »

La description qui suit ressemble étrangement au « cordonnier » de la mosaïque :

« Ensuite le spectre apparaissait : c'était un vieillard émacié, revêtu de haillons de deuil, il avait la barbe longue et les cheveux hirsutes ; il portait des fers aux pieds et agitait ses mains chargées de chaînes. »

Ces phénomènes, bien sûr, font fuir les locataires éventuels, et la maison est à l'abandon. Cela n'effraie ni ne rebute Athénodore le Cananite ou Athénodore de Tarse, un philosophe stoïcien très érudit et très brave, qui essaie d'abord de combattre la superstition avec sa science, puis, n'y parvenant pas, décide de suivre le spectre où il le conduira. Au milieu d'une cour où l'apparition disparaît. Ayant repéré et marqué l'endroit où elle a disparu, il obtient l'autorisation de creuser un trou, et d'offrir au mort dont il découvre les os la sépulture qu'il réclamait. Ses mânes apaisés, la maison retrouve son calme, et le philosophe un silence propice à l'étude et à la méditation.

Que viendrait faire ici, dans cette domus de l'antique Clipea, ce « cordonnier fantôme » ? Que nous dirait-il, tandis que nous suivons notre hôte jusqu'au triclinium où un banquet nous attend ? Quelles questions nous posera-t-il pendant le repas ? Quelles réponses nous apportera-t-il avec les plats ?

Pourrons-nous manger tranquilles ?

Si nous regardons le pavement qui s'étend devant nous, le fantôme est apaisé par le rituel de l'ensevelissement, QUOD DISPERABAS EXPLICITUM EST, « ce qui te désespérait s'est évanoui »: nous devrions pouvoir déguster sereinement notre foie gras et nos huîtres. Et goûter aux « libertés de genre », comme ils disent. Les salopards et les traîtres. Oublier notre peuple et singer cette élite que nous détestons.

Mais qu'est-ce qui nous désespérait, au juste ?

Quel feu nous brûlait, nous faisait ce visage, ces yeux ? Qu'est-ce que nous conjurons, avec cette mosaïque?

Quelle invidia faut-il entendre, dans le discours de Poutine ?

Je voudrais citer ici Emmanuel Ruben, un texte qu'il a mis sur son blog, L'araignée givrée, et qui a disparu.

Comme beaucoup il regarde, depuis un mois, Serviteur du peuple, la série écrite par Volodymyr Zelensky, dans laquelle il joue le rôle principal et qui l’a porté au pouvoir. Elle est disponible sur Arte.tv.

Il la regarde pour se détendre, mais il y a aussi de nombreux moments, dans cette série télévisée de 2015, « où l’on a l’impression de lire dans une boule de cristal les événements à venir. »

Voici donc une fiction satirique. Avec Volodymyr Zelensky dans le rôle de Vassili Petrovitch Goloborodko, un professeur d’histoire divorcé de 37 ans vivant à Kiev, chez ses parents, à qui échoit, pas vraiment par hasard, le rôle de Président. Qu'il incarne à merveille dans la fiction, mais qu'il interprète aussi dans la réalité. Quand Volodymyr Zelensky, reprenant les thèmes que développait Vassili Petrovitch Goloborodko et qui l'ont fait élire, devient chef de l’État en 2019, avec plus de 73,2 % des suffrages. Et qu'il poursuit, comme Président de l'Ukraine, la lutte contre la corruption et la toute puissance des oligarques. Et aujourd'hui dans cette guerre où il crève l'écran et où il a d'ores et déjà, même ses ennemis le reconnaissent, gagné la bataille de l'image.

Avec le recul, on se dit que le costume était taillé pour lui. Que Zelensky était fait pour ce rôle. D'acteur devenu président. De petit comique contraint d'affronter, avec d'autres armes que le rire, le grand voisin qui n'a pas du tout apprécié la scène dans laquelle Vasyl Petrovych Holoborodko, le prof d'histoire devenu président par accident (certains de ses étudiants ont enregistré ses discours anti-corruption et les vidéos sont devenues virales: 8 millions de vues!), doit choisir une montre de luxe. Un homme en costume énumère toutes les marques disponibles, Patek Philippe (on les retrouvera chez Cresus, le n°1 de la vente de montres de luxe d'occasion), Vacheron Constantin (marque observée au poignet de Napoléon Bonaparte, la reine Elisabeth II, la princesse Diana…), et s'arrête sur une Hublot. Il glisse ensuite au Président que Poutine en a une. Tout le monde entend alors qu'il a une «tête de noeud ». Qui se dit à peu près comme ça, iéblo, en russe. Dans le mat, l'argot des prisons. Et « Tête de noeud  » qui connaît bien le jargon taulard, qui le jacte volontiers, je dirais même naturellement, surtout quand il s'adresse à Zelensky («  Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter  » ), donc à l'Occident, ou quand, parlant des boyards félons (« des salopards  et des traîtres »), il parle comme eux (comme un vulgaire mafieux, un gangster), «Tête de noeud» ne goûte pas la plaisanterie. Il ne la lui pardonnera pas.

On a beau couper la scène, retirer la série, il ne décolère pas. On ne fait pas rire un paranoïaque, ça, on le savait. On ne se moque pas impunément de Vladimir Poutine, ça, on va le voir. Et on le voit, hélas. Tous les jours, depuis plus d'un mois. Et on n'a pas tout vu.

Il y a, face à l'irruption du tragique, une tentative désespérée et un peu vaine de trouver une explication. Des liens entre les événements. D'échapper à l'absurde en cherchant une causalité. Fût-elle improbable et dérisoire, comme cette scène que n'aurait toujours pas digérée le tyran. Qui a la rancune tenace. Et la vengeance terrible.

Sur son blog, L'araignée givrée, on découvre une autre scène tout aussi parlante. C'est un rêve que fait Goloborodko (ou Holoborodko), un cauchemar : il se voit affrontant Ivan le Terrible.

« Oui vous avez compris, dans le langage d’aujourd’hui, mais déjà à l’époque, dans la tête des millions d’Ukrainiens (et de Russes) qui ont suivi cette série, il faut lire : Zelensky affronte Poutine. »

Emmanuel Ruben résume ainsi leur échange :

« Il y est question de la corruption, des oligarques, et de comment les sanctionner. Sur un fond rouge sang, dans une lumière d’apocalypse, le tsar russe, avec son manteau doré, son bonnet de fourrure, sa longue barbe grise et son sceptre énorme s’approche du jeune gringalet en costard-cravate qui se présente devant lui :

Ivan : Viens ici mon bonhomme, j’ai un truc à te dire. Il faut qu’ils souffrent comme des maudits ! Les empaler sur une pique, les rouer ! Leur mettre le feu dans la bouche ! [ …] »

À la fin du dialogue (retranscrit par Emmanuel Ruben), Ivan s'écrie :

« Mais nous sommes des Slaves ! Nous avons le même sang !

Goloborodko : Ne recommencez pas avec le sang ! Vous choisissez votre chemin, nous en prenons un autre. On se reverra dans 300 ans et on en reparlera.

Ivan : Quel autre chemin ?

Goloborodko : Le nôtre, un chemin différent.

Ivan : C’est quoi ce chemin ?

Goloborodko : Un autre chemin. Différent du vôtre.

Ivan : Mais lequel ? Nous avons le même chemin.

Goloborodko : Toujours la même rengaine ! Vous avez le vôtre et nous…

Ivan : Qui ?

Ivan s’approche de Goloborodko et le frappe de son sceptre. Goloborodko tombe au sol inanimé. Ivan se penche et le prend dans ses bras. Il hurle, il se lamente, il grimace :

Ivan : Hé, hé, toi, ça va ? Tu m’entends ? Comment, ça, un autre chemin ? Quel autre chemin ? Vous êtes avec qui ? Avec qui ?

La scène, poursuit Emmanuel Ruben, reprend une scène connue de tous les Russes et de tous les Ukrainiens. C’est un tableau d’Ilia Repine que j’ai découvert grâce à Yoann Barbereau. Un tableau qui n’était pas présent, hélas, à la grande exposition Ilia Repine qui a eu lieu au Petit Palais l’an dernier. Et pour cause : cette immense huile sur toile de 1885 qui représente Ivan le Terrible regrettant le meurtre de son fils, un des épisodes les plus sanglants de la fin de son règne, a été lacérée en 2018 par un visiteur qui a prétexté que le tableau ne correspondait pas aux faits historiques. C’est la deuxième fois dans son histoire, que le tableau est lacéré par un visiteur.

La première fois, ce fut en 1913. En 2013, des activistes orthodoxes demandèrent que l’œuvre soit retirée de la galerie Tretiakov, car elle offenserait les sentiments patriotiques des Russes. En 1885, la toile avait été censurée par Alexandre III sur demande de son entourage conservateur. À chaque fois, la raison invoquée est la même. À chaque fois, c’est la preuve de la difficulté pour une bonne partie de l’opinion russe, d’affronter leur histoire. C’est cette cécité qu’exploite Poutine depuis des années et qui lui permet de mener cette guerre fratricide où des soldats russes assassinent tous les jours, en Ukraine, des civils russophones. »

Plus loin, il précise que le mot le plus répété dans cet échange est put, « le chemin ». Put qui est dans Putin. Poutine est un Duchemin. Un Duchemin qui ne veut pas que les Ukrainiens prennent un chemin différent.


 


 

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