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22 mai 2022 7 22 /05 /mai /2022 08:33

On reconnaît le nom propre à ceci : il n'a pas de contraire.

C'est ce que m'écrivait un ami à propos de Namatius. Ce personnage rencontré par hasard dans la correspondance de Sidoine Apollinaire, dans une lettre écrite à Lyon ou Clermont, vers 469-470.

Un noble gallo-romain se devait de répondre à celui qui dans sa lettre fustigeait gentiment sa meute. Il ne pouvait pas laisser dire de ses chiens qu'ils étaient jeunes, qu'ils détalaient devant les sangliers, qu'ils préféraient poursuivre, de leurs aboiements répétés mais à petits pas, les troupeaux de chèvres au nez camus.

Cela peut paraître absurde, mais je me sentais visé. Non comme aristocrate, ce que je n'étais pas, ni comme chasseur, ce que j'étais encore moins, mais parce que Saintes et Oléron où il demeurait, c'est un peu chez moi. Et l'Antiquité est aussi mon domaine. Le latin ma langue d'élection. Où, quand on rédige une lettre à un ami, on n'utilise pas le présent comme nous faisons aujourd'hui, on n'écrit pas « je t'écris » mais « je t'ai écrit ». Car on se met à la place de l'ami. Au moment où il la lira. Ce qui est présent pour nous, pour lui c'est du passé. Entre le moment où nous avons écrit notre lettre et celui où il la lit, il s'est écoulé plusieurs jours. Parfois même des siècles. Si l'on pense à la lettre de Sidoine à son cher Namatius. Écrite vers 469-470 et que j'ai lue il y a un peu plus de 20 ans. Certes, elle ne m'était pas destinée, et je n'étais pas censé répondre.

C'est pourtant ce que j'ai fait. En oubliant le présent, ce que nous appelons dans notre jargon le présent de l'énonciation, en utilisant le parfait épistolaire. Ou l'imparfait. En me plaçant en pensée au moment où la lettre sera lue par le destinataire. Par mon cher Sidoine. Elle mettra le temps qu'il faudra mais elle lui parviendra. Et il appréciera ma politesse. Il constatera avec satisfaction que les convenances, pas plus que les règles de grammaire, ne sont perdues. Comme on le déplore trop souvent. Qu'on écrit toujours, et pas seulement du courrier électronique. Que les mails n'ont pas tué l'amitié. Cette amitié littéraire qu'ils ont tant cultivée, Namatius et lui. Elle a survécu à la tonsure. Et traversé les siècles. Avec les pieds de nos vers. Car nous étions avant tout poètes. Et nous le restons.

De Namatius je me sens, c'est entendu, le contemporain. Et autorisé à répondre à sa place. À celui qui avait un peu trop tendance à oublier l'amiral que j'étais.

Car je n'étais pas en vacances à Oléron. Je commandais la flotte d'Euric, roi des Wisigoths, et je chassais surtout le Saxon.

Voilà l'ennemi. Un ennemi dont Sidoine dresse dans sa lettre un terrifiant portrait. Un ennemi qu'on ne saurait confondre avec l'ami. Celui à qui on écrit et qui, par ma main et avec quelques siècles de retard, vous répond.

On a beau scruter le nom de Namatius, on ne voit pas d'« ennemi » à l'horizon. On peut donc endosser le rôle sans problème, laisser celui d'ennemi au pirate saxon. Il fait ça très bien. Avec ses myoparons : ses brigantins. C'est, ne l'oublions pas, un pirate, un « archipirate » : la quintessence du mal. Il vous délivre de celui qui est en vous, dans votre nom, dans celui que vous avez décidé d'endosser. Que vous vous êtes choisi. Namatius, à partir du moment où vous répondez à Sidoine, est votre nom de plume. Votre nom d'ami.

Pour moi c'est un signifiant absolu, un signe pur, que je ne cherche pas à remotiver. Il a sans doute signifié quelque chose au début, un trait de caractère ou une particularité physique, ou un lieu d'origine, un pays, une région, voire le val, le bois dont on provenait. Dont on ne parviendrait, pas plus que de l'ombre, à s'extraire. Le mont, à quoi on travaillerait à ressembler. Une vie n'y suffirait pas. Rien de tout cela dans Namatius. Un nom qui ne disait rien à personne et qui serait par conséquent facile à porter.

Or il y a dedans un « ennemi » caché, NĀMANTO, l'antonyme d'un racine gauloise signifiant « aimer », et très proche du latin amare.

Certains s'appelaient, chez les Gaulois, NAMANTOBOGIOS. Littéralement « Briseur » ou « Écraseur d'ennemis ». Un nom emphatique et guerrier comme en portaient les héros. Et dont Namatius garde la trace. Incomplète. Le seul « ennemi ».

Namantius, ou Namatius (ou encore le diminutif Namatianus), c'est le contraire de l'ami. Une origine heureusement oubliée, comme la pratique ou la simple compréhension du gaulois. Au Ve siècle. Est-ce si sûr ? Ou bien Sidoine l'entend-il encore ? Entend-il « l'ennemi » qu'il y a dans le nom de Namatius ? Est-ce cela qu'il lui fait entendre, qu'il faut entendre dans le Portrait des Saxons ? Que l'ennemi que l'on tient éloigné de nos côtes, avec la flotte que l'on commande, c'est d'abord celui qui est en nous ?

L'ennemi a eu la peau de son broyeur. De son écraseur. Sans l'avoir jamais brisé ni écrabouillé. Il l'a simplement eu à l'usure. En laissant faire le temps.

L'ennemi
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