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20 mai 2022 5 20 /05 /mai /2022 07:17

Voici un petit livre (31 pages). Petit comme « le grand ''dehors'', pourtant géographiquement minuscule ». Et combien précieux.

Écrit en 1994 par Andrea Zanzotto, traduit par Philippe Di Meo et publié par Dumerchez, il reparaît en mai 2022 aux éditions La Barque, dans une traduction revue et corrigée.

On peut rappeler que le premier recueil de Zanzotto s'intitulait Derrière le paysage (1951).

Un titre où l'oeil archéologue chercherait les traces d'un Arrière-pays quand il offre d'autres ruines à lire, celles, pour aller vite, d'une idylle virgilienne travaillée par l'ironie, d'un paysage idéal que l'on découvrira bientôt, dès Vocativo (1957), dévasté.

Un souvenir peut en révéler un autre, celui de l'ichnographie telle que la définit Louis Marin dans Fragments d'un parcours dans les ruines de Poussin (un texte paru en 1988 dans la revue ORACL, n° 23-24, Les Ruines) :

« l'ichnographie est une ruine propre, le propre de la ruine où se révèle à l'oeil archéologue le dessein raisonné, la structure ordonnée, le rythme du projet. Le temps dans cette structure de présence (ou de représentation) hésite entre deux orientations : flux ou reflux, vers l'origine ou la fin. Peut-être en est-il ainsi avec les ruines dans les tableaux de Poussin. »

Certes, c'est un autre paysage que dessine Corot, un paysage avec figures, sinon absentes, du moins petites et à demi cachées, papillonnant puis disparaissant lorsqu'il peint Le coup de vent qui est un aboutissement dans sa recherche; « tout élément superflu, étranger (c'est-à-dire non naturel), est éliminé, seuls demeurent les arbres disposés en arc de cercle […]. »

Les arbres sont autant de personnages vivants, qui nous disent que la vie est ici, qu'il est toujours possible « de saisir, fût-ce l'espace d'un instant, le rapport avec une vérité potentiellement globale où l'origine de la nature et l'origine du moi se rencontrent ».

Nous avons été, dans notre jeunesse, confrontés aux arbres, à « ces grands arbres, êtres animés où il semble que toute virtualité, toute potentialité de l'Être s'offre à nous. »

Nous ferons avec Corot, et sans quitter Reims, le voyage en Italie. En commençant par le Monte Cavo, ce mont qu'on dit « creux » parce que volcan éteint.

Corot est notre truchement : notre guide et interprète. Ou c'est Zanzotto. Traduit par Philippe Di Meo.

« Lorsque je songe que Corot a visité Venise, je me demande quelle impression a pu lui faire la délicate alternance des montées et des descentes de la plaine du Pô, de la terraferma jusqu'aux lagunes, car il avait probablement très bien compris la rare valeur de ces images différentes, à coup sûr des plus denses dans les suggestions et les sollicitations successives. »

Le paysage qu'invente ici Zanzotto est celui de la Vénétie, ce qu'il en reste, ce qui demeure en lui de sensations. Ainsi relie-t-il l'expérience de Corot à « une hypothétique ligne vénitienne »:

« Tandis que j'observais les tableaux de Corot, je n'ai pu résister à la tentation de les rapprocher, et de renvoyer à ce que me proposaient des peintres que je sens plus proches de moi tant par les sensations transmises par leurs paysages que sur un plan purement géographique. »

Ce voyage nous conduit à Pieve di Soligo où le poète a vécu dans une maison décorée à fresques par son père, peintre post-impressionniste et professeur de dessin. Il y revient. Il revient à ce qui était là dès le début. Dans son premier livre. Et il pense, grâce à Corot, à son père :

«Je vois le point final de ce type de recherche reflété dans les expériences isolées de mon père,  professeur de dessin, miniaturiste et peintre, dont les paysages me reconduisent des murs domestiques à l'infinitude de l'appel des couleurs que je voyais autour de moi, dans le grand ''dehors'', pourtant géographiquement minuscule, les lieux où je suis né et que je n'ai jamais quittés. Grâce à mon père qui avait la plus grande estime pour Corot, comme pour la tradition vénitienne, ces très anciennes stimulations visuelles se relient à coup sûr à certaine idée-émotion fondamentale née de la fusion du et dans le paysage : quelque chose qui ne se lasse jamais de se laisser définir à travers les mots eux-mêmes, tout en fuyant toute définition possible car il les contient toutes. Derrière le paysage, tel est le titre de mon premier livre qui peut, aujourd'hui encore, être pour moi un programme. Là, l'aura de Corot possède toujours quelque chose que je dois percevoir et dont je dois me souvenir, et qui me sollicite ; et cette aura, je l'ai plus que jamais sentie dans les œuvres du Maître conservées au Musée de Reims. »

Nous sommes arrivés. Au point final. C'est-à-dire au début. À ce qui était là et qui sera toujours Derrière le paysage. Et allant à sa ruine.


 


 


 


 

Andrea Zanzotto

Vers, dans le paysage [Corot]

Traduction revue et corrigée Philippe Di Meo

LA BARQUE

Mai 2022

Vers, dans le paysage
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