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22 juin 2022 3 22 /06 /juin /2022 05:48

        Entrer dans la danse, dans la procession dansante, c'est ce que je fais chaque matin. Je n’attends pas le mardi de Pentecôte pour visiter saint Willibrord dans sa basilique. Je n’ai même pas besoin d’aller à Echternach. Grossir la foule des pèlerins. Je reste chez moi. Je ne sors même pas dans le jardin. Cette procession dansante est mon yoga, ma salutation au soleil. J’avance de quelques pas, pour reculer ensuite. J’avance de trois pas et je recule de deux.

         Ou je saute d’un pied sur l’autre, au son d'une mélodie basée sur le rythme simple de l'anapeste poétique et musical (deux notes brèves, une note longue : ∪∪ —).

Je suis les danseurs, tous les danseurs à la fois. Ou plutôt à tour de rôle. Les danseurs sont traditionnellement alignés par rangées de cinq, ils se tiennent par le bout de leurs mouchoirs pour n’être pas gênés dans leurs mouvements. Mais comme je suis seul dans ma chambre, je veille uniquement à ne pas déranger mes voisins en sautant, et je compose la fanfare qui m’accompagnera. Je m’efforce de ne pas sautiller trop lourdement, et j'ajoute quelques mandolines aux violons de rigueur, aux fifres et aux clarinettes. Cela fera passer, j’espère, la grosse caisse, les tambours et les cuivres qui défilent avec moi. Et rappellera qu'il y eut là, à Epternacum, une grande villa romaine. Et que beaucoup de Luxembourgeois, aujourd'hui, viennent d'Italie. Ou du Portugal.

Je laisse les danseurs les plus lents (ce ne sont pas forcément les plus vieux) établir la vitesse de progression. J’adopte leur pas. Le pas sauté. Car c'est une Sprangprëssessioun, une « procession sautante ». L'air joué par les sociétés de musiques est une marche polka, toujours la même.

C’est ainsi que mon texte avance. Au pas d’Echternach, mais il avance. Il finira bien par arriver. Qu'on marche ou qu'on saute, on arrive à la basilique de saint Willibrord. Un Saxon de Northumbrie devenu moine bénédictin et fondateur de l’abbaye d’Echternach où l’on peut voir, après avoir bien marché, bien sauté, le sarcophage du saint. De ce saint qui fait jaillir des sources, remplit des tonneaux de vin, et guérit les maladies les plus affreuses. Les attaques nerveuses et convulsives. Ici, on soigne le mal par le mal -le mal caduc par une sorte d'épilepsie collective-, la danse par la danse -la danse de saint-Guy par cette procession dansante. On retrouve même, et ce n'est pas le moindre de ses miracles, l'inspiration.

En attendant, comme tout le monde, je sautille. Comme la maclotte (déformation wallonne du mot matelote et danse que les marins exécutaient sur les bateaux pour se distraire). Ce n’est pas moi qui danse, c’est la maclotte. « C’est la maclotte qui sautille », et c'est le poète qui le dit. Apollinaire, dans Marie (Alcools, 1913). Elle sautillait déjà -elle sautille encore- dans cet article :

« À Echternach, dans le Luxembourg, la fameuse procession dansante fête chaque année saint Willibrod : suivant un vieux rythme de maclotte, les fidèles sautillent — trois pas en avant et deux en arrière — sur un assez long parcours. »

Guillaume Apollinaire, Articles divers.

 

 

 

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

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