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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 09:10
Le chien de la brocante

C'est le chien de la brocante. De l'atelier-brocante de la Minoterie. Je l'ai rencontré par hasard sur le Quai de l'Estuaire, à Mortagne-sur-Gironde, et depuis il me suit. Il me poursuit. Jour et nuit. Je ferme les yeux sur lui, et sur lui je les ouvre. Il est là qui m'attend, sur le quai, en face de la brocante. Qu'il garde, en bon chien qu'il est, et quand le troupeau s'égare, ou s'égaille, il ramène le touriste vers le bric-à-brac où il trouvera sûrement son bonheur.

Moi, je ne l'ai pas trouvé, nous étions trop pressés, alors que nous n'avions rien d'autre à faire ce dimanche que flâner. J'aurais bien aimé jouer les flâneurs, jouer avec ces jouets et notamment ce chien, mais le groupe ne m'en a pas laissé le loisir. Ce qui explique aussi, sans doute, que ce chien revienne sans cesse, me hante. On pourrait croire qu'il me réclame une sépulture, la sépulture qu'il mérite, et que c'est la raison de ce texte. Que j'écris pour l'apaiser. Pour qu'il me lâche enfin.

Ce n'est pas ce qui m'empêche de dormir. Ni les regrets. Même si je m'en veux un peu de ne l'avoir pas acheté. Mais était-il à vendre ? Et combien m'eût coûté ce caprice ? Et qu'est-ce que j'aurais fait de ce chien ? Où l'aurais-je mis ? Quelle place dans la maison ou sur la terrasse lui trouver ? Quel rôle lui attribuer ? Je n'allais quand même pas l'exposer comme œuvre d'art. Il effraierait mes invités et ne découragerait pas les voleurs. Ce chien, il faut bien l'admettre, ne sert à rien. C'est un outil inutile. Sa place est au grenier. Ou dans une brocante.

C'est un joujou. Que les enfants faisaient rouler, qu'ils promenaient. Qu'ils tenaient en laisse. Comme les grands leur chien. Qu'ils attachaient quand ils avaient autre chose à faire. Un cheval à bascule à tirer ou à monter.

Le cheval à bascule est toujours là, dans le bric-à-brac, il vous attend. Vous pouvez l'essayer. Comme le chien sur le quai. Il semble à l'attache, mais rien ne le retient au poteau. Aucune chaîne, aucune main. Rien ni personne ne vous empêche de le promener. Les bateaux sont amarrés, lui il peut rouler. Il a ses quatre roulettes, elles sont à peine rouillées.

C'est un grand chien. Haut sur pattes, qu'il a très grêles, et son corps n'est pas plus épais. Est-ce d'avoir été enfermé dehors, soumis à la faim, exposé aux intempéries qu'il a cette apparence ? Ou parce que le ciment dont il est constitué était de mauvaise qualité ? Est-ce qu'il est né comme ça ? Est-ce la volonté du créateur ? De celui qui expose ici, à Mortagne-sur-Gironde. Dans l'atelier-brocante de la Minoterie, et sur le Quai de l'Estuaire. Est-ce sa dernière création ? Une œuvre de jeunesse ? Portrait de l'artiste en vieux chien. Et en ciment armé. On ne connaîtra pas le nom de l'outsider.

Un grand enfant, visiblement. Qui joue à se faire peur. En fabriquant des monstres. Comme cet homme-chien bien planté (quoique d'une maigreur extrême) sur ses quatre pattes. Roulant sur ses roulettes. Un singulier bâtard. Avec sa tête de Pinocchio et son nez qui s'allonge. Pinochiot, il l'appelle peut-être. Ou Pinochien. Ou carrément Giacometti. Filiforme comme une ombre. Remontée des enfers ou de chez les Étrusques. C'est dire que ce Cerbère ne garde rien, même pas lui-même. N'importe qui peut l'emporter. Mais qui voudrait de ça chez soi ? Gabriel Albert peut-être, pour son jardin à Nantillé, mais ses sculptures en ciment n'apprécieraient pas. Elles auraient vite fait de le chasser.

Elles croient, parce qu'on leur a lu des contes pour les avertir, pour qu'elles renoncent à voyager et se méfient des inconnus, que ce qu'elles entendent arriver, c'est la bigourne. La bête à deux cornes, un esprit malfaisant. Elle roule vers elles avec un bruit terrible, on dirait une charrette chargée de cailloux.

Or ce n'est qu'un chien, un grand chien maigre et du même ciment qu'elles. Du ciment dont on fait les rêves.

Ou les cauchemars. Ce chien en est un. Un cauchemar sur pattes. Et sur roulettes. Il y a les mêmes au cimetière de Saint-Romans où la pierre est gélive et le roundup que balance le cantonnier n'arrange rien. Les humbles cénotaphes qui sont encore debout, c'est-à-dire couchés au-dessus du corps qui repose là, sont affreusement rongés. Ils s'effondreront bientôt. Se déliteront, s'effriteront comme les autres puis disparaîtront. Voilà une pierre qui roule, se dit-on quand on l'entend arriver, qui roule à tombeau ouvert. Laisseriez-vous la mort entrer dans votre jardin ?

Les statues de Gabriel, ses bustes ont retrouvé leurs couleurs. Ce chien n'a pas recouvré les siennes. C'est pour cela aussi qu'il revient. Pour qu'on lui redonne son éclat. Son aura.

 

Le chien de la brocante
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