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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 06:03
Ombra di Venezia

On ne sait pas, quand on arrive, dans quel tableau on débarque, qui sont ces personnages qui forment un attroupement, ce que regardent ceux-là qu'on voit de dos, « face à la mer et au ciel ». Ce qu'ils cherchent en fixant l'horizon.

Cherchent-ils à le fixer, cet horizon qui recule à mesure qu'on s'en approche, qui fuit quand on croit le toucher, qui se dérobe sans cesse, ou sont-ils, comme nous le sommes quand nous décrivons la scène, poussés par le vent ? Par quel vent ? Et dans quelle direction souffle-t-il ? Est-ce la tempête que nous appelons le progrès ? Vers quel passé les visages sont-ils tournés ?

C'est, répond ironiquement Tiepolo, Il mondo novo. Et pour l'apercevoir, il faut, insiste-t-il, tourner le dos à l'avenir. Réveiller les morts et écouter ce qu'ils ont à nous dire. À Venise, ils sont chez eux. Nous sommes chez eux. Ce sont eux que nous surprenons en pleine action. Dans leur danse immobile et leur conversation muette. Attendent-ils l'acqua alta ? Ou que l'eau se retire ? Pour quel prodige sont-ils rassemblés ? Quelqu'un les observe, se souvient: « Nous venions de longer San Michele où nous irions plus tard visiter la tombe de Joseph Brodsky, dans l'approche d'une destination qui elle-même vient à nous. »

Olivier Gallon se souvient aussi du cahier de notes intitulé L’Ombra di Venezia, des pensées dictées par Nietzsche ou recueillies dans ses conversations par Peter Gast, le fidèle ami du philosophe. Commencées au printemps de l’année 1880 à Venise — de la mi-mars à fin juin — ces notes constituent les premières ébauches d'Aurore.

C'est un recueil de traces qu'il nous propose sous ce titre repris à Nietzsche, autrement dit des esquisses. Des lignes « ailleurs distordues sur la surface de l'eau qu'elles deviennent », et « qui sont là parfaitement réglées sur le bruit saccadé des rails ».

Que l'on arrive en train, au petit matin, ou en bateau, on franchit un seuil, une frontière, mais fluctuante est la limite. On ne sait de quel côté du mur, du miroir on se trouve, si c'est le commencement ou la fin. « Cette dimension de l'arrivée interroge, il est en elle un départ. » 

On ne sait pas si l'on est Ulysse ou bien Enée. Ulysse revenu à Ithaque, de retour chez lui mais pas arrivé, forcé de repartir vers un ailleurs radical, ou Énée (l'étranger) rentré dans sa patrie.

C'est l'exil que nous découvrons à Venise. Ou plutôt à Torcello, où tout a commencé.

Torcello, c'est ce qu'était Venise au début, ce qu'elle aurait pu être, une ville fantôme comme était Lavinium pour les Romains. Leur vraie patrie. D'autant plus vraie qu'elle est un rêve. Une fixion. Comme est toujours l'origine. D'autant plus fixe, ici, qu'elle est mouvante. Elle fuit, comme l'horizon. À quoi les regards tentent de s'arrimer.

Torcello, c'est Venise avant Venise. Ce qu'elle sera après. « Sur elle l'origine, îlot à la dérive peu à peu détaché de la conscience, s'éloigne. »

Voilà l'origine. La manière dont elle se présente. « Torcello n'est plus guère habitée que par des chats, fautifs esprits bondissant, se faufilant parmi les hautes herbes... »

Voilà l'origine pour Olivier Gallon. Non pas une source, en amont de toutes choses, cela n'a rien à voir avec la genèse. L'origine resurgit, comme un symptôme, c'est une pause, un suspens, un tourbillon dit aussi Walter Benjamin, dans Origine du drame baroque allemand, « un tourbillon dans le fleuve du devenir, et elle entraîne dans son rythme la matière de ce qui est en train d'apparaître.»

C'est le « monde nouveau » dont le petit attroupement guette l'apparition, une naissance dans le devenir et le déclin que peint ici, avec ses mots, Olivier Gallon.

 

Ombra di Venezia

Olivier Gallon

La Grange Batelière

 

Ombra di Venezia
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