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8 juillet 2022 5 08 /07 /juillet /2022 08:27
Marc Chagall, Le festin de Kabotievitch.

Marc Chagall, Le festin de Kabotievitch.

 

Un personnage qui s'appellerait Sobakevich (du russe sobaka, « chien »), cela ne dirait rien de son caractère.

C'est le problème que rencontre le traducteur du poème de Gogol, Les âmes mortes.

Anne Coldefy-Faucard a choisi un équivalent qui nous parle davantage, qui nous donne à voir, à entendre sa « chiennerie de nature » avant même qu'on ne la découvre.

Voici donc Kabotievitch, un cabot qui, lorsque Tchitchikov l'observe du coin de l'oeil, a l'apparence d'un ours. Un ours de taille moyenne. « Pour parfaire la ressemblance, l'habit de son hôte était de la plus pure couleur ours, les manches en étaient trop longues, les pantalons aussi, il marchait en se dandinant et ne cessait d'écraser les pieds de ses voisins. » Comme si cela ne suffisait pas, ce « chien » s'appelle Mikhaïl Semionovitch, nom traditionnellement donné (avec ses variantes diminutives Micha et Michka) à l'ours des contes russes.

Kabotievitch est donc une création du traducteur, du français déguisé en russe, comme Kastorov, Kochonov, Krevassov, Kharpakine, Trepakine, Kranedégarnine, qui sont d'autres propriétaires. Qui ne possèdent qu'une vingtaine d'âmes, une trentaine, cela ne va pas au-delà. Des Pucine, des Révérencine, Savonov, des colonels Komperov, il y en a beaucoup. Pluchkine possède huit cents âmes, mais il a fait mourir de faim tous ses gens.

Kabotievitch n'est pas Pluchkine. Il vous invite à sa table, vous sert de la soupe aux choux, une nounou, « mets bien connu qui accompagne cette sorte de soupe et consiste en une panse de mouton farcie de sarrazin, de cervelle et de pieds ». Un carré de mouton au sarrazin, « suivi de vatrouchkas plus grandes que des assiettes », puis un dindon de la taille d'un veau, plein de bonnes choses, « œufs, riz, foies et Dieu sait quoi encore, qui vous tombent dans l'estomac en boulet. » Ce festin terminé, et digéré, Kabotievitch vous vend des âmes mortes si vous lui en demandez. Des âmes inexistantes. Il vous les vend comme il vous vendrait du blé.

Kabotievitch n'est pas un cabot comme Pluchkine, c'est un ours craché !

Le mobilier est à son image :

« Tchitchikov embrassa une fois encore la pièce du regard, et ce qu'elle contenait : tout y était solide, au plus haut point lourdaud, et présentait une étrange similitude avec le maître de maison. Dans un coin du salon se trouvait un bureau ventru en noyer, bien campé sur quatre pattes des plus fantasques : un ours craché ! Table, chaises, fauteuils, tout avait la même pesanteur inquiète ; bref, le moindre objet, le moindre siège semblait dire : ''Moi aussi, je suis un Kabotievitch ! » ou encore : ''Je ressemble vraiment beaucoup à Kabotievich ! '' »

(Gogol, Les âmes mortes, Poème. Illustré par Marc Chagall. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. LE CHERCHE MIDI, 2009.)

Marc Chagall, Kabotievitch.

Marc Chagall, Kabotievitch.

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