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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 06:59
Ajouter au panier (avec de la fougère par-dessus)

 

 

Le jauniré est jaune, comme le nom l'indique. Plus jaune que la girolle, comme on devrait l'appeler. Mais il y a peu de chance qu'en l'appelant ainsi elle vienne remplir notre panier.

Je parle d'un temps où les bises vertes sont vertes. Forcément. Même si, ce qui arrive quand on les rencontre où on ne les cherche pas, sur le chemin baigné de soleil et paressant dans l'herbe, elles sont d'un vert trop vert pour être vrai. Même si, le plus souvent, leur couleur est le violet sombre, le marron, le brun-roux, celle des feuilles sous lesquelles elles se cachent, des limaces qui tranquillement les attaquent.

Je parle d'un temps d'avant le temps. Avant qu'il ne nous lance dans la forêt. Dans le vallon de Saint Antoine, à Épinal, puis le bois des Quatre Vents. Où je marche toujours. Bien qu'il n'existe plus que sur la carte. J'y cherche toujours le gros pied (le tonton, le polonais): plus rond, plus amène que le cèpe, fût-il de Bordeaux. J'y ramasse également, quand ça ne veut pas donner, le pied rose. Plus mignon, plus gentil que l'amanite vineuse (son vrai nom), moins timide que la rougissante, et remplaçant utilement ces fougères qui scient les doigts et dissimulent si mal ma défaite.

C'est l'image du paradis. Celui que découvre l'enfant en même temps que le langage. Des noms, et qui sont motivés. Qu'il remotive à sa manière. Tant pis si ses étymologies sont fantaisistes. Il réalisera bien assez tôt que le mot, hormis quelques onomatopées, ne ressemble pas à la chose. Qu'on est chassé du paradis. Ou condamné à le voir comme un jardin interdit. Interdit à celui qui regarde, à cause du nom qu'il porte, qui le porte, vers la forêt; qui est voué à l'errance. Et qui n'en croit pas ses yeux quand il découvre, dans une forêt de Khroumirie, ce petit cyclamen. Quand il le revoit, des années après, dans un jardin des Deux-Sèvres.

 

Tous les deux comme trois frères, Le temps qu'il fait, 2012.

 

 

 

C'est la couleur sous laquelle ils se cachent. Sous laquelle on les trouve. Comme bises vertes sous les feuilles ou gormelles dans la mousse. Comme bises vertes ou pieds roses sous leurs noms.

Sous leur couleur qui varie.

Car la bise verte, scientifiquement appelée russule verdoyante, verdoie le plus souvent jusqu'au violet, en passant par le marron et le bordeaux. Et si elle paraît verte sur les chemins, d'un vert nettement plus pâle que les grandes herbes qu'elle écarte, elle et sa famille, et qui va se craquelant, s'écaillant, cela n'est pas pour vous rassurer. Comme si un champignon ressemblant à son nom n'était plus un champignon. Comme s'il fallait, pour que ce vert vous inspire confiance, qu'il soit du même brun que la feuille sous laquelle il pousse, du roux de la limace qui l'attaque. D'une couleur déroutante. Pour avoir une chance de remplir votre panier, la bise verte devait garder, bien que toujours exacte au rendez-vous, ce caractère imprévisible du champignon. C'était du vert que vous cherchiez, plus exactement du vair.

Vous mettiez quelques branches de fougères par-dessus, et vos doutes. Ils croissaient à mesure que vous progressiez sur vos sentiers, que vous avanciez dans la journée. Quand l'heure arrivait de vider le panier sur la toile cirée, de nettoyer sa cueillette, l'incertitude était à son comble. Le gamin qui se vantait de connaître la forêt comme sa poche, de reconnaître les champignons à un kilomètre, de les ramasser les yeux fermés, celui qui les appelait par leurs noms, qui les faisait magiquement surgir sous ses pas doutait. Et il aimait ce doute.

 

Couteau suisse, Le temps qu'il fait, 2005.

 

 

 

 Cette année, ce sera une Toussaint sans chrysanthèmes. On a oublié l'allée, on répondra, égaré le numéro. On n'avait tout simplement pas envie de demander aux morts son chemin. D'avoir à refuser l'invitation. On préfère les cimetières virtuels où on ne court pas le risque de se perdre, où on trouve toujours, comme autrefois dans le bois, cela qu'on ne cherchait pas. Où personne n'interdit d'aller, où rien n'empêche l'errance. Où on peut feuilleter tranquillement les tombes, glaner des noms sans être dérangé. Jouer les flâneurs.

Ce ne sont pas des fleurs de saison. Ce ne sont pas des fleurs, mais des traces qu'on ira chercher à Chérac, puisque c'est là, dans ce bourg viticole entre Saintes et Cognac, qu'on a décidé d'aller mardi. Voir la Maison de la Gaieté avant qu'elle ne ferme son dernier oeil. On y fera provision de tessons, sinon de gaieté. De cassons de vaisselle. Pour en décorer les murs extérieurs de sa maison. Ce sera une gaieté de façade. Une maison qui ne fera peut-être pas habiter, mais où on aura plaisir à s'arrêter. Ne serait-ce qu'une journée. Où on viendra fêter le 11 novembre. En famille. Avec sa bande de fantômes. Cueillir des vestiges comme d'autres le jour avec ces grappes de raisin décorant encore la façade. Regarder par la fenêtre en trompe-l'oeil, ou bien des palmiers qui auront disparu (le reste devrait suivre, si rien n'est fait pour sauver ce monument de l'art populaire). Se fabriquer un souvenir. Le souvenir de ce qui n'aura pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. On signera sa mosaïque. Ou bien la pétition. On fera en tout cas oeuvre utile. En dissuadant (rêvons, c'est l'heure) le nouveau Maire. Veut-il ajouter son nom à la liste? Entrer avec ce crime dans l'histoire, laisser une tache indélébile? On ne retiendrait de son passage sur terre que ça? Ce que ni les barbares ni les Barberini n'ont fait, il l'a fait. Il a osé le faire. Il n'y a pas de poète pour montrer ce qu'était Rome avant Rome, ce qu'elle sera après. Il n'y aura pas de touristes pour venir photographier les ruines. Il n'y aura plus rien à voir à Chérac. On circulera librement. 

(...)

C'est là qu'elle se produit. Ou pas. La rencontre avec le passé. Dans un lieu où on la cherche, l'appelle, mais aussi quand on ne s'y attend pas. Quand le temps mystérieusement s'accélère et que vous ne contrôlez plus vos pas. Et que votre esprit trébuche entre quelque architecture lointaine et le moment présent. De sorte que le paysage que vous avez l'habitude de traverser vacille. Vous vous demandez si votre tournée n’est pas une fiction, Tersanne un endroit où vous n'êtes jamais allé que par l’imagination, Ferdinand Cheval un personnage de roman, et le palais, le château ou les grottes la réalité. Celle que vous retrouvez dans Le Magasin pittoresque, vous avez oublié de le distribuer.

On sait comment ça se passe. À quel rendez-vous tacite on se rend. Et qu'on a été attendu. Mais on se demande par qui, et si on est la bonne personne. Celle que la chose qui a eu tant de mal à se hisser jusqu'à vous interpelle. Celle que son silence apostrophe. Celle qui va, si on prend la peine de l'écouter, livrer ses secrets.

 

La maison de la Gaieté, Le temps qu'il fait, à paraître en janvier 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Denis Montebello
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denis montebello 03/03/2013 10:14

C'est simple comme une bergamote. Pascale, on va retenir la formule.

Pascale 03/03/2013 10:07

Quel voyage dans les papilles de la mémoire, celle des mots et des goûts. S'il ne fallait en retenir qu'une, mais quel idée! ce serait, assurément, sans l'ombre d'un doute,la bergamote. Je souris
me souvenant qu'hier encore, évoquant ces chemins qui cheminent dans les courbes de la mémoire des enfants que nous sommes pour la vie, je suçais, croquais, laissait fondre un souvenir de
bergamote. Des années que je n'en ai eu en bouche, alors que d'un clic je sais que je pourrais faire venir le petit carré doré de transparence, et que se passe-t-il alors, pourquoi ne pas oser? car
c'est bien de cela qu'il s'agit, on ose bien plus, et bien pire avec un tout petit clic. Y a-t-il une certaine idée de la bergamote qui fait obstacle? quelque chose qui résiste à l'image de la
bergamote qui voyagerait sur des plate-formes de tri... l'idée que seule la boite orange et dorée, rectangulaire et portant portail nancéen, qui serait à disposition parce qu'on nous l'aurait
offerte, ou on l'aurait achetée, en personne, dans le magasin des bergamotes, comment est-il possible que cette idée-là résiste au désir qui l'a pourtant nourrie?
Il faudrait être assez fou pour prendre sa voiture, y aller, et revenir. C'est tout. C'est simple comme une bergamote!