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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 09:59

 

On sait sous quelle couleur il se cache, sous quel nom il se montre, on n'a pas besoin de le faire claquer sous son talon ou entre ses doigts pour reconnaître le fucus. Il suffit de dire, de penser fucus pour que la Bretagne vienne à vous avec ses rochers, pour qu'une demoiselle belle, distinguée et bien habillée entre avec les valets et vous apporte votre plateau de fruits de mer.

Avec cela qui apparaît après la pluie, hésitant entre l'algue et le champignon, entre le fucus justement et la bise verte comme on appelait pour l'appeler, pour en garnir le panier en osier, la russule verdoyante, c'est autre chose.

Une chose sans nom, qu'on croirait tombée du ciel quand elle remonte des enfers, des débuts de la terre et c'est pourquoi on la dit bleue, mais c'est sous le vert qu'elle se cache, qu'elle se montre, olive, brun olive si cela existait, si ce n'était pas comme bleu cerise la couleur de ce qui n'existe pas.

Et la chose n'existe pas tant qu'elle n'a pas reçu de nom.

Ou, si elle existe, c'est si peu malgré les masses gélatineuses qu'elle forme, qui la font ressembler à un  crachat de lune ou  du diable . Si on a le temps de l'apercevoir avant qu'elle ne devienne, et cela arrive vite, un lichen brunâtre et ne disparaisse. Sans laisser de trace.

Il peut bien parsemer le jardin, l'herbe, l'allée et même les escaliers, ouvrir le jardin à la forêt, à la forêt et à la mer, transformer un lieu en espace et vous offrir sur un plateau l'errance dont vous rêviez, le nostoc, tant que vous ne l'avez pas rencontré au détour d'une page, cueilli dans quelque  dictionnaire des mots rares et précieux, n'existe pas.

Le fucus a un nom. Et la bise verte. Elle en a même plusieurs. Elle a le choix. L'embarras du choix. Elle peut verdoyer jusqu'au brun, au mauve ou se laisser ramasser verte sur les chemins, aussi verte que l'herbe entre laquelle elle pousse, trop verte pour être vraie, trop pâle à cause du soleil, et on accepte ce cadeau que la sorcière vous tend déguisée en bonne fée ou en marchande des quatre-saisons, mais on n'en mangera pas.

Cela ne risque pas d'arriver avec cette nouvelle chose apparue dans le petit bois, dans cette clairière que vous ménagez, aménagez afin que le jardin redevienne forêt.


 

StRomans1-2-.jpg

 

Un oeuf pour commencer, blanchâtre et vous croyez qu'il a roulé là, qu'il a cuit dans le feu que vous avez fait malgré l'interdiction, que c'est une balle de tennis, que le joueur en a perdu plusieurs car vous en retirez d'autres de la cendre mais il y a les mêmes dans l'herbe, qui  sous couleur de jouer accusent celui qui aurait dû les broyer patiemment, ses branches, ou louer un camion pour les porter à la déchetterie. Lui mettent son crime sous les yeux, blanchâtre vous l'avez vu, réticulé quand vous y regardez de plus près. Lui mettent le nez dedans. Dans cette charogne qui pourrit mais où. Dans cette charogne sans nom.

Il y a les mêmes et à plusieurs stades. Toutefois l'idée s'éloigne de balles de tennis. Cela se présente d'abord comme un oeuf. Ensuite comme une lanterne. Rouge corail puis orangée. Une dentelle de chair. Et vous revient l'image du  phallus impudicus qui hantait vos bois dans les Vosges. De ce champignon qui pue la mort cela serait la lointaine cousine. Allumant l'air de rien, ou d'une jeune citrouille d'Halloween, celui qui est venu là, dans cette petite vallée close, faire retraite. Loin du monde et de ses tentations. Lui mettant sous le nez l'odeur du péché. Lui montrant,  sous couleur de jouer, l'étendue de sa faute.

Vous imaginez la scène. Le scandale. La curiosité malsaine des mouches. La colère des voisins. Réveillés à 7heures un dimanche. Un dimanche de mai par un feu de la Saint-Jean. Alors que la sécheresse sévit. C'est un coup à appeler les pompiers. Ou a dénoncer le coupable. L'auteur du brûlot. De ce crime intolérable contre l'environnement.

Pour maîtriser la situation (à défaut des flammes qui léchaient jusqu'à la dernière feuille de frêne, et cela ne laisse de vous inquiéter, car ce sont des preuves du délit, et visibles de la route), vous avez cherché, comme on arrose un feu grimpant trop haut ou qui tarde à crever, à mettre un nom sur la chose. Et vous l'avez trouvé. C'est clathre. Clathre rouge. Clathre grillagé. On dit encore  coeur de sorcière.

Mais ce nom, loin d'éteindre l'incendie, loin de calmer les ardeurs, embrase votre imagination.

Car ce n'est pas seulement la Saint-Jean en mai, une belle chavande que vous avez érigée là et embrasée, c'est une sorcière que vous avez brûlée, et les étapes, ces lanternes vous jouant Halloween au printemps, les morts et leur errance, avant que l'Eglise ne fasse rentrer tout ça dans son tertre. Dans cette grotte que vous faites visiter comme si vous aviez toujours habité là.

Moi et ma grotte. C'est la légende que vous pourriez mettre sous la photo. En pensant à la nouvelle de Melville, au marin de retour sur la terre natale, aux souvenirs qui l'assaillent de sa jeunesse voyagère. Ce n'est pas une cheminée, pourtant il y a là de l'âtre, du feu qui couve sous la cendre. Qu'un souffle suffit à réveiller. On a beau ajouter du noir au tableau, des barreaux à la prison et des grillages au cloître, le désir un beau jour, un beau dimanche de mai vous étrangle. On dirait le Sud, et ce n'est pas une illusion. Ni un effet du réchauffement climatique . Le clathre n'a pas attendu que l'été tombe en mai pour pousser sa chanson.

Vous songez, parce qu'il est question de chanson, à cette drôle de façon qu'il a, celui qui est né tout près, de parler du goitre. De dire  gloître et même  glouâtre. De dire ce  Quelque chose noir, pour parler comme Jacques Roubaud, qui également vous étrangle. D'aller chercher dans le Poitou profond, tout au fond de la gorge, et, plus haut encore, dans cette vieille langue gauloise qui travaille depuis des siècles le latin, cela qu'il veut expulser.

Vous songez à ces formules qu'on a retrouvées de Marcellus de Bordeaux, des formules comme celle-ci, que ce médecin du IVe-Ve siècle conseille de dire en se frottant la gorge, pour chasser ce qui se sera collé, ou arrêté, cricon, criglion, grilav, cela qui fait la voix rauque et vous empêche de parler.

Cela qui est l'amour, ou la mort, qui vous ferait causer jusqu'à plus soif si ce n'était pas dimanche, 9h30, le moment de téléphoner à votre mère.


DomaineStRomans1.jpg

                                                                                 Photos Jean-Luc Terradillos



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Denis Montebello
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Denis Montebello 13/05/2011 18:35


Eclathré Philippe, éclathré. Mais l'odeur est intacte.


PhA 13/05/2011 11:17


Ah, voici donc le beau clathre ! Dommage qu'il soit déjà un peu éclaté. Et l'odeur ?


nrd 11/05/2011 22:43


Suite ici, notatio.wordpress.com
Je voulais vous écrire en aparté, mais je n'ai plus votre adresse mail.


Denis Montebello 11/05/2011 19:33


Une adèle verdoyante... Et après cela on dit que la nature aime à se cacher.
Heureux de vous retrouver, Nicolas.


nrd 11/05/2011 18:44


Photographié une adèle verdoyante, bien sûr sans connaître le nom de cette espèce volante qu'on peut apercevoir quinze jours par an, du côté des hêtres, ou dans mon cas un soir en longeant des
haies bocagères.