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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 14:26

 

 

Si, comme l'écrit Renan dans Qu'est-ce qu'une nation? (et comme le rappelle Jean-Christophe Bailly dans Le Dépaysement), aucune montagne ou aucune rivière ne saurait avoir « cette sorte de faculté limitante a priori » que souvent on leur a prêtée, je ne vois pas pourquoi la Charente ferait exception, pourquoi elle serait une frontière naturelle. La Charente « aime » (c'est le thème celtique dont elle dérive) ceux qui boivent son eau, quelle que soit la rive qu'ils occupent, elle les aime comme les parents leurs enfants. Sans différences.

Certes, ce n'est pas la Seille, mais ce n'est pas le Rhin non plus, ni même la Bidassoa, et je ne sache pas qu'elle sépare deux pays, qu'elle borne, avec les arbres qui la bordent, autre chose que la vue. C'est le même escargot qu'on mange, Helix aspersa aspersa alias Petit-gris, et s'il y a bien une ligne de démarcation entre cagouilles et lumas, elle ne passe pas par là. C'est comme la frontière linguistique. Entre oc et oïl. Elle sinue plus bas. Et elle a visiblement reculé. Témoins certains toponymes entre Oléron et Rochefort. Dans le sud de la Vienne ou des Deux-Sèvres. Où l'ève n'a pas complètement remplacé l'aigue. Et où il y a toujours des vallades à côté des vallées. Des mots reliques. On en trouve aussi dans le poitevin-saintongeais ou parlanjhe. Des vestiges de l'occitan qu'on parlait plus haut, que l'on peut sègre (suivre), comme l'escargot sur ses chemins. Voilà qui fait baver l'archéologue. Quand il songe que la frontière entre cagouilles et lumas pourrait bien recouper celle entre Santons et Pictons. Et que ce serait là une survivance. La trace présente d'un très lointain passé. D'une très ancienne rancoeur. Lorsque les Pictons se virent offrir (prix de leur allégeance et gage d'une docilité future) un territoire excédant largement ses frontières initiales, allant en gros de l'île de Ré au pays de Retz, avec un port sur la Loire, Rezé, pour narguer Nantes et surveiller ceux restés sourds aux appels réitérés de la puissance invitante.

Un symptôme, et il n'en arrive pas que dans nos rêves. Il y en a encore dans nos assiettes. Qu'il faut sortir de leur coquille, aspirer bruyamment jusqu'à la dernière goutte de sauce. Ou qu'il suffit d'écouter. Comme la première fois les mots. Ceux des grands. Et on n'y voit que des noms. Le paysage qu'ils écrivent. Qu'ils inventent.

Ce n'est pas ce qu'on produisait autrefois. Au siècle dernier. Des constructions imaginaires ayant pour but de cacher l'entre-deux où on était. Qu'on était. Et qu'un entre-deux réunit autant qu'il sépare. On pouvait bien se réclamer de Goulebenèze et chasser en paroles le Vendéen, la différence n'était pas si grande entre les cagouilles à la bordelaise et la sauce aux lumas. La guerre entre vin rouge et vin blanc n'aurait pas lieu. De raison d'être. C'est le même plat ou presque. La même plaine. Le même vide. On a beau regarder. Il n'y a rien à se mettre sous la dent. Il y a des « vallées », mais il n'y a pas de montagnes. Pourtant, quand on supe les fûts et qu'on luche ses dêts (quand on suce les coquilles en faisant des grands sssup, et qu'on se lèche les doigts), on est bien sur ce que Michèle Aquien appelle « l'autre versant du langage ». Celui du rêve et de la poésie.

On est toujours, même si les arbres ne sont plus ici qu'un souvenir, un nom sur la carte, à Nègressauve, dans une Nigra Silva plus obscure que toutes les Forêts Noires réunies. Et plus claire aussi. Le Luc est à côté, un « bois » à traverser juste avant Saint-Romans et où la lecture redevient, l'espace d'un lieu-dit, ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être: une cueillette.

 

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                                                    Alfred Roller. Tag und Nacht. Ver Sacrum, October 1900.
                                                                                                                                                                                                                
Texte à paraître dans L'Actualité n°100

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Denis Montebello
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commentaires

denis montebello 16/03/2013 09:00

"Aller à Mirabel": ce serait un beau titre (un salut à Jacques Réda) et tout un voyage. A bientôt Pascale.

Pascale 16/03/2013 08:32

Je venais, en passant, vous dire, Denis, que l'aéroport de Québec (à moins que ce ne soit Montréal, vu d'ici....) s'appelle Mirabel...
Mais me voilà tourneboulée par d'hélicoïdales formules dont vous avez le secret. Du coup, n'ayant qu'une seconde et demi disponible, en l'instant, du coup, je reviendrai, c'est sûr, relire ces
lignes qui me ravissent, -comme un escalier sans vis? mais pas sans faim..

denis montebello 09/03/2013 18:24

Luma et cagouille, oui, l'un n'exclut pas l'autre.

Louise Blau 09/03/2013 18:14

(;) on peut relire aussi Braudel, et se rappeler "l'identité de la France"1986 : c'était autrefois, avant les derives et devoiements récents, récupérations politiques de l'identité, bouillies de
chats, ou pire, vite oubliées. Braudel, si je me souviens bien, dans le tout premier volume - que je n'ai pas sous la main- partait du paysage pour evoquer cette question des frontieres si complexe
et subtile. Et ne jamais oublier que dans frontière, il y a front et que identité a pour derivé (dérive) identitaire. Alors, revenons aux cagouilles et aux lumas.