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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 10:36

 

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De tous les chemins qui mènent à Rome, c'est la Via Francigena que je veux emprunter. Non parce que c'est la « Voie des Français », je ne me sens pas l'âme d'un pèlerin, ni le coeur à jouer les roumieux, les romées, à faire mon Roméo, mais pour mettre mes pas dans les pas de Martin, mes mots dans ceux du domestique arrivant à Montefiascone, s'arrêtant pour une étape bien méritée, pour jouir du paysage magnifique qu'offrirait depuis la colline le lac de Bolsena si le tourisme était inventé, si Martin était là pour autre chose que dénicher l'auberge, marquer d'un Est à la craie celle où l'on sert les meilleurs vins, comme le lui a demandé Johannes Fugger (nous l'appelons Jean Defuc, et nous n'avons pas tous lu Valère Novarina), un évêque allemand en route pour Rome, pour assister au couronnement de Henri V du Saint-Empire.


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 Nous sommes il y a exactement mille ans. Henri V descend en Italie. Bientôt, le 4 février 1111, la Querelle des Investitures trouvera sa solution: les évêques abandonneront leurs droits régaliens. Une solution que refusera l'entourage de Pascal II. Henri V se verra donc dans l'obligation de capturer le pape jusqu'à ce qu'il accepte de le couronner empereur.

Mais nous n'en sommes pas là. Nous nous sommes arrêtés, Martin et moi, à Montefiascone. Nous goûtons pour notre maître, l'évêque Jean Defuc, ce vin blanc sec, fait de trebbiano toscan (procanico), complété avec du malvasia blanc de Toscane et du rossetto (trebbiano giallo), et, tout de suite séduits, nous notons  Est!Est!!Est!!! Puis, laissant mon ami Martin à son enthousiasme, un enthousiasme que je ne saurais décrire, je cours avertir Bishop Defuk (c'est ainsi qu'en trinquant à sa santé nous le nommions) que ça y est, on a enfin trouvé l'auberge, le vin qu'il recherchait. Ce vin, lui dirai-je, n'est pas de ces vins de messe juste bons pour le Vatican. Retour de Rome, il me comprendra. Ce n'est pas un vin pour touristes, le tourisme n'est heureusement pas inventé, et vous ne risquez pas de le trouver dans une de ces minables boutiques de souvenirs qui dans les siècles viendront jalonner et enlaidir cette noble route et abuser le pauvre pèlerin. Non, cet Est!Est!!Est!!! de Montefiascone ne ressemble en rien à ce qu'on proposera à la vente dans ce genre de magasins, sous des formes qui n'ont pas grand chose à voir avec le vin. Constatez. Et je lui fais admirer cette robe jaune paille. Apprécier comme il est léger. Comme il persiste en bouche. Ne trouvez -vous pas qu'il appelle les quenelles de poisson, un risotto aux fruits de mer ou une salade de crevettes?

Pour ma part, ajouté-je, je me verrais bien passer le reste de ma vie ici, entre Ombrie et Latium, entre les vestiges étrusques et la Via Francigena.

Il faut croire que mes arguments étaient convaincants, car notre évêque s'établit définitivement à Montefiascone où il mourut en 1113.


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Aujourd'hui l'église San Flaviano domine la colline. On y trouve cette épitaphe: Est est est pr(opter) nim(ium) est hic Jo(hannes) de Fu(kris) do(minus) meus mortuus est.

Ce que l'on pourrait traduire ainsi: « Ici repose mon maître Jean Defuc, mort d'avoir trop aimé l'Est!Est!!Est!!! »

Voilà la légende. Une légende que l'on aurait pu redorer en disant que l'évêque était mort de trop d'art (les merveilles ne manquent pas entre Sienne et Viterbe!), et non d'un amour immodéré pour un vin que d'aucuns jugent seulement « estimable ». Ou « amusant ». Mais le syndrome de Stendhal n'était pas inventé. Pas plus que le tourisme. Et je ne parle pas d'un syndrome de Jérusalem que ne risquaient pas de rencontrer ceux qui, à cette époque, ne pouvaient pas concevoir qu'on pût aller là-bas pour autre chose que la Croisade.

 

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Denis Montebello
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