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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 07:53

 

Cueillir les traces est notre coeur de métier. Les lire. Les traces présentes du passé. Mettre des hypothèses en concurrence. Aujourd'hui, est-ce un symptôme de la crise que nous traversons, de cette crise systémique ou bien l'éternelle méchanceté humaine, l'archéologie est un domaine où la compétition est particulièrement féroce. Il suffit de jeter un oeil à certains commentaires sur Facebook, de pousser, après un Spritz con Aperol comme à Venise, la plaisanterie jusqu'à ces forums où la discussion très vite dégénère, où l'on s'invective entre confrères, avec une agressivité incroyable, la volonté de disqualifier l’adversaire par des concepts élastiques et mal définis tels que « pensée magique », « pensée non rationnelle », pour s'en convaincre. Pour constater qu'on n'est plus dans la science, mais dans une stratégie qui n'a pas d'autre but que la polémique.

Quand je dis que ma mémoire me dépasse, ou qu'elle est trop grande pour moi, je reconnais qu'elle n'est pas seulement capacité de représentation du passé, mais aussi ce qui me permet d'imaginer ce que je ne verrai jamais; et de dire, comme je le fais ici, comme je le ferai souvent dans cette confession, je me souviens.

Par exemple de cette tablette d'exécration trouvée en 1887 à Rom (Deux-Sèvres), dans le puits d'une villa. On a voulu lire dans ce plomb, dans cette écriture cursive tardive faite peut-être de latin vulgaire associé à des mots celtiques, un roman dans le milieu des mimes gallo-romains. En proie à la jalousie, l'auteur de ce drôle de mail adresse, à des démons dont je ne donnerai pas le nom (je ne pratique ni ne crains la magie noire, j'ai seulement horreur du name dropping), une liste de douze collègues et tout particulièrement Sosio, son rival, à qui il souhaite d'avoir la fièvre, de délirer, de souffrir tous les jours, de ne pouvoir se faire entendre (ne riez pas, les mimes à l'époque n'étaient pas muets, c'est après, et à cause de gens comme lui, qu'ils le sont devenus), de ne pouvoir sacrifier (à Vénus?), de ne pouvoir jouer le rôle de la femme sur un poulain. Et bien entendu (n'y voyez pas de jeu de mots) de ne pouvoir l'emporter sur un certain nombre d'autres mimes. Mais leurs rivalités ne sont rien en comparaison de celles qui déchirent le milieu des archéologues. D'un côté on a un texte latin vulgaire possible, mais qui ne correspond pas du tout à la réalité. De l'autre une interprétation gauloise avec beaucoup d'étymologies fantaisistes. Et des deux une haine, une violence qui n'a rien à envier à celle dont les mimes étaient capables, si le roman est vrai. Aux dernières nouvelles (je tiens cela d'un confrère qui jouait les guides lors des Journées du patrimoine) on serait enfin parvenu à lire cette defixio: c'est du grec!

 

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Denis Montebello
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