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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 15:07

 

confiture_melon_eau.jpg

 

C'est une drôle de chose que ce melon d'eau. Un fantôme, un symptôme. Présent dans tous les jardins, dans toutes les mémoires, au premier rang des confitures de grand-mère, il semble exclu de la famille. De la grande famille des cucurbitacées. Privé de nom. On ne le trouve pas, ni dans les catalogues de graines rares et anciennes, au point qu'on se demande s'il n'était pas déjà, de son vivant, une survivance. Et maintenant qu'il a disparu de nos tartines, il confirme, par son absence, que l'extrême mobilité du genre melon rend fort difficile l'établissement d'une classification raisonnée. Ce fruit est un faux-fruit, et très polymorphe. Une fausse baie. Comme le concombre, la courge ou la pastèque. Sa peau est celle de la pastèque, lisse et inodore, d'une couleur allant du vert foncé au vert pâle et veiné de jaune. Mais la chair de notre melon d'eau est blanche, ses graines sont rouges, et il n'est pas directement comestible. D'où la confusion, parfois, avec la courge gigérine ou citre qui fait partie, en Provence, des 13 desserts de Noël. Toutefois cette pastèque à confiture est un obus verdâtre, tandis que notre melon d'eau est sphérique. Et on n'est pas au Japon où, pour qu'elle soit plus facile à empiler, à stocker, on a rendu la pastèque cubique. En la faisant pousser dans des bocaux.

Lui il reste au jardin. Fidèle à cette terre qui l'a si bien accueilli. Une sorte d'hôte permanent car semé en avril, cueilli en octobre, jusqu'en novembre, il est, un peu avant ou après Noël, délesté de sa peau, de ses pépins, coupé en petits morceaux qui seront cuits avec leur poids de sucre et deux oranges, deux citrons non traités, dont on utilisera et les zestes et le jus. C'est l'étranger du banquet, on le dit de Moscovie en Charente, mais il vient d'Afrique, de l'Inde ou de la Perse. Via l'Égypte, la Grèce, Rome, et l'Italie de la Renaissance. Il vient nous aider à passer l'hiver et à tenir jusqu'au prochain printemps. On l'a vite adopté, on le traite comme un fils, comme le cochon qu'on élève pour les mêmes raisons et qui saura, lui aussi, se montrer reconnaissant. Généreux. Le goret qui meloune dans son toit. Ce qu'il dit? Que dans cet animal rien n'est bon. Il parle du melon. Il parle entre les dents. Mais on a compris. Qu'il vaut mieux ne pas le manger comme un vulgaire cantaloup. Oublier, si par erreur on a mordu dedans, ce goût de concombre. En revanche, en confiture, c'est l'été toute l'année. Un été comme on n'en a jamais eu. Comme on n'en aura jamais. C'est le paradis à portée de main. En haut de l'armoire. Celui qui y a goûté une fois n'en sera plus chassé.

Ce serait sans doute exagéré d'en faire un marqueur identitaire, l'équivalent du melon et du pineau. Cette confiture de melon d'eau ne sait pas se vendre. Si elle est présente, c'est dans les conversations, au détour d'une discussion, sur un forum où l'on échange ses recettes, où l'on évoque sa grand-mère saintongeaise. Sa grand-mère et ses confitures. La confiture de melon d'eau a un goût d'enfance, d'enfance heureuse. C'est l'antidote rêvé à l'exil, ou à ce qui est ressenti comme tel, l'image, forcément sphérique, du bonheur, d'un bonheur parfait. Perdu ou introuvable quand comme moi on ne l'a pas connu. On a beau le chercher sur l'écran, faire tourner le petit globe en haut à gauche, on ne le trouve pas. Ce melon qui n'est pas un melon. Ni une pastèque. Ou une pastèque à confiture. Comme cette courge appelée gigérine (parce que de Jijel, en Algérie) ou barbarine, et ce n'est pas une courge. Le melon d'eau n'existe que dans les souvenirs, les rêves de ceux qui le racontent. Il n'existe pas. En dehors des pots de confiture qu'on vous offre afin que vos mots accrochent des choses. Qu'ils les mettent devant les yeux de ceux qui vous lisent, qu'ils aient tâté ou pas de cette confiture.

Afin qu'ils voient ce globe terrestre. Avant qu'il ne devienne carré et sans pépins. Ne dirait-on pas le Globe vert attribué à Martin Waldseemüller (Saint-Dié, 1506)? Vert plus ou moins foncé, et veiné de jaune. Des marbrures imitant le marbre. Le fameux porphyre vert antique, qu'on extrayait à Lacédémone. Et ce jaune miel, n'est-ce pas le giallo antico? Celui qui fit la réputation de Chemtou. J'y entamai, si je puis dire, ma carrière. Et rien n'arrête plus mon char, qui dégringole dans la forêt en direction de Tabarka. Où on embarquera non seulement des colonnes, mais aussi des statues de barbares ou de bêtes sauvages.

La confiture de melon d'eau ferait vite oublier la différence entre mappemonde et globe terrestre. Elle nous rappellerait non moins rapidement que cette mappe est une nappe, et que c'est le monde que nous invitons à notre table. À un voyage que nous sommes conviés. Et à remonter le temps.

 

melon_eau.jpgTexte à paraître dans L'Actualité n° 98. Avec les photos de Marc Deneyer.

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commentaires

T
dans ma famille en Charente on le cultive toujours et j'ai le bonheur de pouvoir faire les fameuses confitures de mon enfance,,,
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D
Evelyne, celles qui ont un goût d'enfance sont les meilleures. Merci pour votre commentaire.
R
Ce texte agit en moi comme sa confiture, venue de tout jamais, d'on ne sait où, connue depuis le tout petit début du goût de vivre et pour toujours.
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D
Merci.<br />
D
Vous avez parfaitement raison. Je ne l'ai pas connue dans mon enfance, cette confiture, et pourtant elle a le goût des origines.
D
Merci de votre visite et pour votre commentaire. Bonne journée à vous!
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P
Je cherche des graines de melon moscovite !<br /> L’article que je viens de lire est superbe, et me donne bien envie de retrouver le goût des confitures de ma grand mère charentaise <br /> Tel 0628774379
M
Merci pour ce beau voyage ! J'ai eu beaucoup de plaisir à venir vous lire ! Bonne journée. Manou
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N
Merci pour ce texte. Très beau et qui remémore des souvenirs. J'attends avec impatience la cuvée de mes melons d'eau du jardin qui s'annonce excellente cette année !
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D
Merci, Nicolas. Cette année il y aura du soleil dans nos verrines.