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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 06:58

 

C'est sous deux titres, Le Homard flambé et Le Bateau d'Émile, que sort en 1962 le film de Denys de La Patellière. D'après une nouvelle de Georges Simenon. Les dialogues sont de Michel Audiard, et, si je puis me permettre d'ôter quelques boulons à la statue du Commandeur, du moins de les desserrer, inégaux. Il va dire que j'ai la tête qui enfle, le bonhomme, qu'en plus de ça « je cause entre guillemets », tant pis. J'assume.

J'apprécie donc la réplique d'Annie Girardot. De cette Fernande qui chante à Nantes, au Mistigri, quand Émile (Lino Ventura) lui reproche sa vulgarité, son laisser-aller, dans un langage châtié que raille sa compagne.

Je trouve aussi savoureux cet échange:

«T'es sûr que t'as rien oublié?
- Si, toi et définitivement. »
 

Plus lourde cette phrase, et même indigeste, fût-elle mastiquée par un Michel Simon grimaçant et jouant une fois de plus les provocateurs égroteux, un Charles-Edmond Larmentiel revenu de tout et à La Rochelle, sa ville natale, pour y « clamser ». Mais d'abord pour « emmerder » son frère François, Président Directeur Général de la Compagnie Larmentiel, et « allumer un pétard au cul » de cette famille respectable.

« Dans la famille les femmes auront toutes la blondeur souriante, la stupidité diaphane qu'on ne retrouve que chez Botticelli », lance-t-il à sa nièce (Claude, interprétée par Édith Scob).

« Les formules heureuses ne sont pas nécessairement drôles », rétorque un peu plus loin Pierre Brasseur (le frère respectable contraint d'accueillir, à la Gare Maritime, cet « oncle de Tahiti », de l'installer dans sa chambre, désormais celle de Claude, sa fille, la blonde souriante dont le vieil anarchiste moque au passage les goûts de cocotte).

Cette formule n'est ni heureuse, ni drôle. Charles-Edmond n'a pas choisi. Pas plus qu'entre la cirrhose et la vérole. Il s'est offert les deux, confie-t-il au notaire écoutant ses dernières volontés: « la peur de rater une affaire », c'est son côté Larmentiel.

Celle d'Émile (son fils naturel) n'est pas plus heureuse, ni plus drôle, qui convertirait au féminisme le plus misogyne des patrons pêcheurs:
« Seulement faut comprendre. Y a pas que le plumard dans la vie, ou alors, tu te fais du tort, et l'ennui avec les femmes c'est qu'elles sont bonnes qu'à ça, ou à faire la cuisine. C'est le tramway de Shanghaï ou le boeuf en daube - et encore - faut choisir, parce que t'as rarement les deux. »

Lui ne choisit pas. Émile est bien le fils de son père. C'est bien un Larmentiel. Il ne sait pas trancher. Une nuit qu'il a bu un peu plus que d'habitude, que de raison, il emmène la jeune femme en barque, loin du port, sous le prétexte de relever ses casiers à homards. Mais au moment de la précipiter à l’eau (se débarrasser de Fernande, c'est ce qu'exige son oncle, la condition pour qu'il hérite), brusquement dégrisé, il se jette dans ses bras. Puis se rue chez Larmentiel où Charles-Edmond est passé de vie à trépas: «Dire que c’est pour des pourritures pareilles que j’ai failli buter Fernande!» lance-t-il aux membres de sa «famille».

Je laisse aux spécialistes le soin -le plaisir!- de préciser ce qu'est le «tramway de Shanghaï», en quoi consiste cette pratique sexuelle, de décrire la position.

Je dirai pour ma part, et ce ne sera pas un scoop, qu'on n'est quand même pas dans Les Dents de la mer: le bateau dont nous parlons n'est pas L'Orca, Émile Bouet n'est pas Quint, ce vieux loup de mer et chasseur de squales qui réveille nos peurs, et notamment la peur du féminin. Annie Girardot campe une chanteuse de bastringue qui ne montera jamais plus haut que Nantes, et qui ne parviendra même pas à faire d'Émile un assassin. En dehors de certaines répliques datées, des poncifs de l'époque, les Chiennes de garde n'auraient pas tellement de quoi mordre. Ce sont les limites du genre -de la comédie dramatique-, et les défauts du film, de ne pas choisir entre le rire et les larmes, entre la tragédie et la comédie. Lino Ventura s'en explique fort bien.

Mais après tout, pourquoi faudrait-il choisir? Entre le homard à la nage et le fameux apéritif qui pince et pour lequel, bien qu'on n'ait pas l'âge, qu'on ne l'ait plus ou pas encore, on en pince. Entre un quinquina de nos contrées et le guère plus connu homard à la Sartre -à la mescaline. Choisir c'est renoncer. Sacrifier des possibles. Préférer la raison à la jouissance. Se priver de bien belles ivresses. C'est la leçon de ce film qui sort sous deux titres. Et du homard flambé façon Le Divellec. Le Chef n'a sans doute pas lu Bachelard, il ne connaît pas l'oeuvre d'Hoffmann, mais il sait la poétique excitation de l'alcool. Il entretient, et de quelle manière, la flamme de la jeunesse -la flamme du punch!-, il met de la bohème dans nos assiettes, de la folie, transforme, l'espace d'un repas, un bon bourgeois de province en un bousingot de la plus belle eau. De l'eau de vie, de l'eau de feu. De celle qui brûle la langue et s'enflamme à la moindre étincelle.

le_bateau_d_emile-copie-1.jpg                                                                                à paraître dans L'Actualité N° 97

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Denis Montebello
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commentaires

Pascale 25/05/2012 10:30

Merci, Denis.
Désolée pour cette sorte d'impatience. Oublié de "rafraîchir" la page, perdu l'habitude du soleil sûrement ces jours-ci.

denis montebello 25/05/2012 10:16

Le commentaire apparaît bien. Et je vous signale, dans le genre:
http://www.dailymotion.com/video/x1hvjm_sang-a-la-tete-1-que-pour-les-cocus_creation
Et ça:
http://www.dailymotion.com/video/x1hvoo_sang-a-la-tete-3-moi-j-veux-l-buter_creation
Et aussi ça:
http://www.dailymotion.com/video/x1hvvw_sang-a-la-tete-4-pauv-mimile_creation
Belle journée Pascale.

Pascale 25/05/2012 09:06

Test.
Le commentaire que j'ai envoyé à l'instant et pourtant signalé "publié" n'apparaît pas....

Pascale 25/05/2012 09:00

Je me suis mis 'tardivement' à Simenon, tout emprêtrée longtemps dans des cases vissées dans mon cerveau par Lagarde et Michard, pour le meilleur et le moins pire. Arrivée dans cet univers par La
fuite de Monsieur Monde, j'y promène de temps à autre des désirs de lecture aimable, intelligente, confortable, mêlée des bonheurs de retrouver une forme de mémoire familière qui, pourtant ne
s'identifie à rien de précis. Alors là, comme on dit pour tout dire en trois mots "ça donne envie". M'en vais chercher cet autre bonheur là, mis en image.